par Barira Mumtaz AHMED
Le 27 juillet, un groupe d’ouvriers a été attaqué dans le district de Kech, au Baloutchistan. L’un d’eux a été abattu sur place et six autres ont été enlevés. Ils ont été retrouvés quelques jours plus tard à Turbat. Selon des sources sécuritaires, le message adressé par ces meurtres était sans ambiguïté : qu’il s’agisse d’un ingénieur étranger ou d’un travailleur local, tous devaient se tenir à l’écart des projets soutenus par la Chine et des sites miniers.
À quelques centaines de kilomètres de là, dans la même province, Barrick Gold avançait à marche forcée vers 2028, date à laquelle le projet de Reko Diq devait commencer à extraire des réserves de cuivre et d’or estimées à 74 milliards de dollars. Au Pakistan, le principal risque économique du pays et son insurrection la plus meurtrière se concentrent sur un même territoire. Washington vient désormais de rejoindre le cercle des parties prenantes en devenant actionnaire du projet.
Les chiffres illustrent l’ampleur des enjeux. Le 7 février, la Banque d’export-import des États-Unis (U.S. Export-Import Bank) a accordé à Reko Diq un financement de 1,3 milliard de dollars dans le cadre du projet « Vault », une initiative de 10 milliards de dollars destinée à renforcer les réserves américaines en minerais stratégiques et à réduire la dépendance des chaînes d’approvisionnement des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Reko Diq renfermerait environ 5,9 milliards de tonnes de minerai dans la ceinture de Chagai et, selon les estimations de Barrick, la mine devrait générer un flux de trésorerie disponible cumulé de 74 milliards de dollars sur les 37 années de son exploitation. Il ne s’agit pas seulement d’un projet minier : il concerne un pays qui, durant la majeure partie de son histoire contemporaine, est entré et sorti à plusieurs reprises des programmes du Fonds monétaire international (FMI). Ce projet représente à la fois une bouée de sauvetage économique et un formidable levier de développement.
Cependant, les bilans financiers ne disent rien des conditions dans lesquelles cette bouée de sauvetage est déployée au Baloutchistan. Cette province, la plus vaste du Pakistan, est aussi la plus pauvre et la moins administrée. C’est précisément ce que dénonce depuis une décennie l’Armée de libération du Baloutchistan (Balochistan Liberation Army, BLA). L’année 2026 est déjà la plus meurtrière pour ce groupe : à la fin janvier et au début février, des attaques coordonnées ont été menées dans une douzaine de districts dans le cadre de l’opération baptisée « Herof 2.0 » (« tempête noire » en Baoutchi) par la BLA. À cela s’ajoutent les assassinats de juillet à Kech, après un attentat perpétré en 2025 près d’une mine de cuivre exploitée par des intérêts chinois, qui avait blessé six membres des forces de sécurité. Cette violence n’est pas un simple effet collatéral du conflit : elle constitue une campagne méthodique visant à rendre l’économie minière trop risquée pour fonctionner, convoi après convoi, enlèvement après enlèvement.
Cette situation n’a rien d’exceptionnel, et c’est précisément ce qui devrait préoccuper Islamabad. Dans la ceinture du cobalt de la République démocratique du Congo comme dans le corridor cuprifère de la Zambie, les grandes puissances rivalisent pour le contrôle des ressources minières, tandis que l’instabilité armée s’y superpose. Pourtant, les capitaux étrangers continuent d’affluer, les minerais étant jugés plus précieux que les risques encourus. Le Baloutchistan n’est que le dernier territoire à rejoindre cette liste et le dernier test permettant de savoir si la géopolitique des ressources peut prendre le pas sur une insurrection locale.
Le pari de Washington repose sur l’idée qu’Islamabad sera enfin capable de faire ce qu’il n’a pas réussi à accomplir depuis vingt ans : maintenir le Baloutchistan sous contrôle suffisamment longtemps pour permettre à une mine d’entrer en production et d’exporter son minerai. Barrick vient toutefois de révéler le niveau de risque associé à ce pari. En avril, l’entreprise a repoussé à la mi-2027 la date de la première production de Reko Diq en raison de la recrudescence des attaques dans la province. Elle a également averti que l’enveloppe d’investissement, initialement estimée entre 5,6 et 6 milliards de dollars, devrait probablement être revue à la hausse, avec de nouveaux retards à la clé. Une entreprise qui affirmait depuis des mois que le calendrier restait inchangé reconnaît désormais, en substance, que l’insurrection influe déjà sur la valeur économique du projet avant même que la mine n’ait produit la moindre once de cuivre.
Un autre aspect, moins évoqué que les attentats, mérite pourtant autant d’attention : il est d’ordre constitutionnel plutôt que militaire. Le 18ᵉ amendement à la Constitution pakistanaise a accordé aux provinces une large autonomie dans la gestion de leurs ressources minérales. Dès lors, tout engagement pris par le gouvernement fédéral envers Washington dépend, dans les faits, de la volonté de Quetta de le respecter. Cet équilibre se reflète déjà dans la structure de l’actionnariat de Reko Diq : Barrick détient 50 % du projet, les entreprises publiques fédérales environ un quart, tandis que la province du Baloutchistan possède le reste. Par ailleurs, la société saoudienne Manara Minerals est en négociation pour acquérir une participation. Chaque nouvel investisseur représente ainsi une partie prenante supplémentaire dont il faut ménager les intérêts dans une province qui n’a jamais pleinement accepté l’autorité d’Islamabad.
Rien de tout cela ne signifie que ce pari soit mauvais. Cela signifie simplement qu’il s’agit bel et bien d’un pari, et le Pakistan a de solides raisons d’espérer qu’il sera gagnant. Si Reko Diq est un succès, le pays disposera d’un atout que ni les transferts de fonds de sa diaspora ni les décaissements successifs du FMI ne peuvent lui offrir : une source durable et structurelle de recettes d’exportation, indépendante de la bienveillance de partenaires étrangers ou des cycles électoraux. Ce succès offrirait également à Islamabad un nouveau levier dans ses relations avec Washington. Après le rôle qu’il a joué plus tôt cette année dans la médiation du cessez-le-feu entre l’Iran et Israël, le Pakistan pourrait compter sur les États-Unis pour autre chose que la gestion des conflits des autres.
L’épreuve qui s’annonce n’est donc pas d’ordre géologique. Le Pakistan sait déjà quelles richesses reposent sous son sol. La véritable question est de savoir si l’État sera plus capable que la BLA de créer les conditions permettant aux populations et aux investisseurs d’exploiter ces ressources sans être dissuadés par la violence. Elle consiste aussi à déterminer si Islamabad est prêt à entreprendre la tâche, plus longue et plus complexe, de partager les bénéfices de cette richesse avec la province qui la porte, plutôt que de lui faire supporter uniquement le coût sécuritaire de sa protection. D’ici là, Reko Diq ne vaut guère plus que ce que la propre stratégie de couverture des risques de Barrick laisse désormais entendre : une promesse de 74 milliards de dollars, réévaluée à chaque nouvel attentat qui impose de revoir les prévisions.












