L’Organisation Mondiale de la Coopération en Intelligence Artificielle : vers une gouvernance chinoise ?

La nouvelle WAICO illustre l’ambition chinoise de façonner la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle.

par Sébastien GOULARD

Le 16 juillet 2026, est née à Shanghai l’Organisation Mondiale de la Coopération en Intelligence Artificielle (World Artificial Intelligence Cooperation Organization, WAICO). Vingt-neuf Etats ont ainsi signé cet accord pour la création de cette nouvelle organisation, et de nouveaux membres pourraient la rejoindre prochainement.

Ce nouvel outil de coopération est né à l’initiative de la Chine. Le Président chinois Xi Jinping avait déjà proposé ce projet à la communauté internationale en juillet dernier, puis une nouvelle fois en octobre lors de la 33e réunion de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC), en Corée du Sud.

Lors de la cérémonie de signature de l’inauguration de la WAICO, était présent le Secrétaire général de l’ONU António Guterres, on peut donc supposer une possible coordination entre la WAICO et les organismes de l’ONU.

Les activités de la WAICO

Cette instance internationale présente trois ambitions principales :

–             le renforcement de la coopération en matière d’innovation, pour que tous les pays puissent bénéficier du développement de l’intelligence artificielle ;

–             la promotion des politiques visant à combler les inégalités dans le domaine de l’intelligence artificielle pour que l’IA ne crée pas de nouvelles injustices entre pays développés et pays en développement ;

–             le développement d’une gouvernance partagée pour le bien de tous, avec l’adoption de standards et de normes communes à l’échelle planétaire. 

Pour atteindre ces objectifs, la Chine propose un plan quinquennal visant à former et à entraîner un maximum d’acteurs en Asie, en Amérique latine et en Afrique à l’intelligence artificielle, ainsi qu’à créer des centres de coopération dédiés à l’IA sur les différents continents.

La bataille des normes

Dans son discours inaugural, le Président chinois a déclaré que « le développement de l’IA ne doit pas être une performance solo conduite par un seul pays, mais une symphonie de coopération internationale. Cependant dans cette symphonie, la Chine serait immanquablement le chef d’orchestre, ce qui conduit certains Etats à s’interroger sur l’impact de cette nouvelle organisation dédiée à l’intelligence artificielle.

La Chine domine le secteur de l’intelligence artificielle avec les Etats-Unis. Sa puissance se manifeste par la maîtrise de l’ensemble des composantes de l’intelligence artificielle. Tout d’abord, la Chine est leader dans l’exploitation des terres rares nécessaires à la construction des puces, et contrôle ses exportations (et donc l’approvisionnement des autres Etats. Grâce à ses capacités de production électrique (les plus élevées de la planète avec près de 10 580 TWh en 2025, soit un tiers de la production mondiale d’électricité), la Chine peut développer de nouveaux data centers (elle est aujourd’hui au 2e rang après les Etats-Unis pour la capacité de ses data centers). Enfin, les modèles d’IA développés en Chine, sont devenus très populaires au-delà de ses frontières (même si comme les Etats-Unis, certains modèles considérés comme stratégiques sont réservés à certaines de ses entreprises). Seul le secteur des semi-conducteurs échappe encore à la domination chinoise.   

Pour renforcer sa position et challenger celle des Etats-Unis, la Chine s’attaque à la question des normes qui régiront le secteur. Aujourd’hui, en l’absence d’un cadre international, chaque Etat suit ses propres règles concernant les usages liés à l’intelligence artificielle. L’initiative chinoise permettra de poser un cadre au développement de l’IA. Cette organisation devrait aussi permettre à la Chine de faire avancer ses propres normes au niveau mondial, ce qui lui permettra d’assurer son leadership.

La compétition sino-américaine sur l’intelligence artificielle

La création de cette nouvelle organisation intervient alors que la compétition entre la Chine et les Etats-Unis en matière d’intelligence artificielle se fait plus forte. La WAICO peut ainsi être vue comme une réponse chinoise à la politique américaine.

Les Etats-Unis mettent progressivement en place un régime de contrôle de l’accès aux modèles d’IA les plus avancés, dans la continuité des politiques de contrôle déjà appliquée aux semi-conducteurs, qui sont des technologies stratégiques pour les Etats-Unis. Par conséquent, des restrictions sur les modèles de pointe sont appliquées pour certains Etats jugés à risque. A l’inverse les Etats-Unis collaborent avec certains Etats considérés comme des partenaires de confiance (trusted partners) pour autoriser l’accès à certains, et permettre de créer des filières d’approvisionnement pour des ressources nécessaire au secteur de l’intelligence artificielle. Ce début de coopération a été évoqué lors du dernier G7 d’Evian. La Chine, la Russie, le Venezuela, Cuba ou le Myanmar, membres de la nouvelle WAICO ne font évidemment pas partie de cette liste de partenaires de confiance des Etats-Unis.

Cependant, même parmi les alliés des Etats-Unis, la politique menée par le Président Trump pousse certains Etats à s‘interroger sur leur degré de dépendance à l’intelligence artificielle américaine. Et, si Washington conditionnait cet accès ? L’Union Européenne cherche à développer ses propres technologies, suivant le principe de souveraineté technologique européenne. En juin 2024, l’UE a adopté le règlement sur l’intelligence artificielle qui vise notamment à gérer les risques liés à cette technologie. Parmi les risques inacceptables, on peut notamment citer celui des systèmes de notation sociale. L’UE a ainsi adopté une approche basée sur la protection de ses citoyens, et n’accepterait de participer à une gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle que si les Européens retrouvaient les mêmes valeurs au sein de la WAICO. 

Des puissances attentives

Face à cette compétition sino-américaine, la majorité des Etats ont choisi de ne pas choisir. Parmi les signataires de l’accord constitutif de la WAICO, on trouve de nombreux pays du Sud global.  Mais aujourd’hui, peu d’entre eux, sinon la Chine, peuvent être considérés comme des puissances de l’intelligence artificielle.

Selon le Global AI Index  de Tortoise Media, parmi les membres de la nouvelle instance, seuls la Malaisie (24e), le Brésil (25e) et la Russie (30°) sont classés avec la Chine (2nd) parmi les trente premières puissances du secteur de l’intelligence artificielle. On peut noter que parmi les membres des BRICS+, l’Inde, les Emirats Arabes Unis, deux grandes puissances de l’IA ainsi que l’Egypte n’ont pas, aujourd’hui, choisi de rejoindre cette organisation, et attendent de voir comment cette initiative évoluera.

Le futur de la WAICO dépendra en grande partie de ses rapports avec les autres puissances de l’intelligence artificielle. S’agira-t-il d’un bloc mené uniquement par la Chine ou des coopérations seront-elles possibles avec l’Union Européenne, les Etats-Unis, et l’ensemble des Etats non membres.

Il faut aussi noter qu’aujourd’hui, nous ne savons pas encore comment fonctionnera la WAICO. Est-ce que comme d’autres initiatives chinoises, son fonctionnement restera flou, mais flexible ? Ou, au contraire, assisterons-nous à une formalisation de cette nouvelle organisation (à l’image du règlement européen sur l’intelligence artificielle).

Si l’on sait que la WAICO siègera à Shanghai, on ne connaît pas encore ni son budget ni ses règles de fonctionnement, notamment son processus de décision. Pour rendre l’initiative crédible, ses membres devront s’attacher à définir rapidement son fonctionnement. Et si la Chine est la première puissance de la WAICO, elle devra s’attacher à ce que cette instance reflète l’intérêt de tous ses membres et pas uniquement les siens.

Sébastien Goulard

Sebastien Goulard is the Editor-in-Chief of GlobalConnectivities. He publishes articles and analyses on major infrastructure projects around the world, as well as initiatives that promote international exchange and cooperation. He has conducted extensive research on China’s Belt and Road Initiative.

Sebastien Goulard is also the founder of Cooperans, a consultancy firm that supports stakeholders engaged in international projects. He holds a PhD in the socio-economics of development from the École des Hautes Études en Sciences Sociales (School of Advanced Studies in the Social Sciences).

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