par Muhammad Asif NOOR
La transition énergétique de l’Europe est en train de devenir un test de son indépendance politique. Quatre ans après que l’Union européenne a commencé à démanteler sa dépendance au gaz russe, une autre concentration des rapports de force est en train de se dessiner. Cette fois, la pression vient de l’autre côté de l’Atlantique, où les exportations d’énergie sont de plus en plus liées à des concessions commerciales, à des exigences réglementaires et à des négociations stratégiques plus larges.
La rupture de l’UE avec le gaz russe a représenté une avancée géopolitique majeure. En 2021, la Russie fournissait environ 41 % du gaz acheminé par gazoduc vers l’Union. En 2025, cette part était tombée à environ 6 %. L’Europe a développé ses terminaux de GNL, renforcé ses dispositifs de stockage, réduit sa consommation et sécurisé ses approvisionnements auprès de la Norvège, des États-Unis, de l’Algérie, de l’Azerbaïdjan et du Qatar.
Cette réponse d’urgence a permis aux industries européennes de poursuivre leur activité et aux ménages de se chauffer. Elle a également transformé la structure de la dépendance énergétique de l’Europe. Les États-Unis ont représenté environ 58 % des importations de GNL de l’UE en 2025, une proportion qui a encore augmenté au cours du premier trimestre 2026. Le GNL est lui-même passé d’environ un cinquième des importations de gaz de l’UE en 2021 à près de la moitié aujourd’hui. L’Europe est ainsi passée de gazoducs fixes en provenance de l’Est à des approvisionnements maritimes plus flexibles ; toutefois, la flexibilité au point de livraison peut toujours se traduire par une concentration au niveau de la source.
Les implications politiques deviennent difficiles à ignorer. Washington a obtenu de l’UE un engagement à acheter pour 750 milliards de dollars de GNL, de pétrole et de produits issus de l’énergie nucléaire américains d’ici à 2028. Ce chiffre est présenté comme un objectif commercial, bien que les institutions européennes disposent d’une autorité limitée pour imposer des achats d’énergie aux entreprises privées. Son importance fondamentale est politique. Il fait de la demande énergétique future de l’Europe un élément d’une négociation plus large portant sur les droits de douane, les technologies, la sécurité et la réglementation.
La pression américaine sur les règles environnementales de l’UE rend ce lien explicite. Washington a contesté des mesures telles que le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières et la directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité, estimant qu’elles imposent des coûts injustes aux entreprises américaines. La menace de conséquences commerciales, combinée à la dépendance croissante de l’Europe à l’égard de l’énergie américaine, confère à ces revendications un poids supplémentaire.
Cette évolution marque un changement dans la relation transatlantique. Pendant des décennies, l’Europe a considéré les États-Unis à la fois comme son principal partenaire de sécurité et comme une puissance commerciale globalement fiable. Aujourd’hui, Washington aborde de plus en plus les alliances sous un angle transactionnel. L’accès aux marchés, les dépenses de défense, les contrôles technologiques et les achats d’énergie sont négociés dans un même cadre politique. L’approvisionnement énergétique est donc devenu bien davantage qu’un simple échange économique. Il se transforme en instrument d’influence stratégique.
Pour Bruxelles, la question dépasse la seule fiabilité du GNL américain. L’enjeu central est de savoir si l’Europe peut préserver sa souveraineté réglementaire tout en dépendant fortement d’un partenaire capable de lier l’accès à l’énergie à des concessions dans des domaines politiques sans rapport direct. Une alliance reste précieuse lorsqu’elle élargit les choix des deux parties. Elle devient contraignante lorsque la dépendance asymétrique réduit les options dont dispose l’une d’entre elles.
L’Europe doit donc adopter une définition plus ambitieuse de la diversification énergétique. Remplacer un fournisseur dominant par un autre apporte un soulagement temporaire, tout en laissant intacte la vulnérabilité fondamentale. Une véritable sécurité énergétique exige d’élargir la base des fournisseurs tout en poursuivant durablement la réduction de la demande de combustibles fossiles importés.
L’hydrogène vert, l’électricité renouvelable, le stockage et l’interconnexion des réseaux électriques transfrontaliers constituent la voie la plus solide vers cet objectif. L’Europe dispose d’un potentiel considérable en matière d’énergie éolienne, solaire et hydraulique, mais une grande partie de cette capacité reste limitée par le vieillissement des réseaux et la fragmentation des systèmes nationaux. Environ 40 % des réseaux de distribution de l’UE ont plus de quatre décennies. Des interconnexions modernes permettraient d’acheminer l’énergie éolienne de la mer du Nord, l’énergie solaire de la péninsule Ibérique et l’hydroélectricité nordique au-delà des frontières, réduisant ainsi les écarts de prix régionaux et limitant l’exposition aux chocs d’approvisionnement extérieurs.
L’hydrogène vert pourrait contribuer à la décarbonation de la sidérurgie, de l’industrie chimique, du transport maritime et d’autres secteurs à forte intensité énergétique. Sa réussite dépendra de la disponibilité d’une électricité renouvelable abordable, de projets susceptibles d’attirer des financements, de normes communes de certification et d’infrastructures de transport fiables. La transition européenne nécessite donc une stratégie industrielle intégrée plutôt qu’un nouveau cycle d’engagements d’importation dictés par des considérations politiques.
Cette évolution ouvre également une voie importante à la coopération avec la Chine. La Chine occupe une position de premier plan dans les domaines de la fabrication de panneaux solaires, des batteries, des équipements éoliens, de l’électronique de puissance, des véhicules électriques et de la production d’électrolyseurs. L’ampleur de son appareil manufacturier a contribué à faire baisser les coûts des technologies propres dans le monde entier. L’Europe dispose, quant à elle, d’une ingénierie de pointe, d’importantes capacités de recherche, d’une expertise réglementaire et d’un vaste marché engagé dans la décarbonation. Ces atouts sont hautement complémentaires.
La coopération énergétique entre l’UE et la Chine pourrait se concentrer sur les investissements conjoints dans l’hydrogène vert, le recyclage des batteries, le stockage à l’échelle du réseau, l’intégration des énergies renouvelables offshore et les infrastructures de réseaux intelligents. Les entreprises chinoises pourraient accroître leur production en Europe par le biais de coentreprises créant des emplois locaux, respectant les normes environnementales européennes et favorisant le développement technologique. Les entreprises européennes pourraient, en retour, bénéficier d’un meilleur accès aux marchés chinois et participer à des projets d’énergie propre en Asie et dans des pays tiers.
Une telle coopération exige de la confiance, de la réciprocité et des règles claires. L’Europe peut protéger ses infrastructures stratégiques grâce à des procédures de passation de marchés transparentes, à des normes de cybersécurité et à une diversification des sources d’approvisionnement, tout en continuant à bénéficier des capacités industrielles chinoises. L’autonomie stratégique signifie nouer de multiples partenariats et conserver la capacité de faire des choix souverains.
Le fossé qui se creuse entre l’UE et les États-Unis donne à l’Europe une raison d’accélérer cette stratégie. Washington restera un partenaire important en matière d’énergie et de sécurité, mais un partenariat ne devrait jamais contraindre l’Europe à affaiblir ses législations environnementales ou à subordonner sa politique industrielle à des pressions extérieures. La Chine peut devenir un partenaire précieux dans le domaine des énergies propres, en particulier lorsque la coopération renforce les capacités de production européennes plutôt que de se limiter à accroître les importations.
L’avenir énergétique de l’Europe doit être déterminé dans les capitales européennes, avec l’appui de relations équilibrées avec le reste du monde. La voie vers l’autonomie passe par une énergie plus propre, des réseaux plus robustes et une coopération diversifiée. L’Europe a déjà modifié ses sources d’approvisionnement en gaz. Son défi majeur consiste à garantir que la dépendance énergétique ne puisse plus jamais servir d’instrument de contrôle politique.
















