par Ali HASHIM
Les relations diplomatiques entre les États-Unis et le Canada ont été officiellement établies en 1927, lorsque les deux nations ont échangé leurs premiers représentants diplomatiques permanents. Les échanges commerciaux ont suivi peu après, mais le véritable fondement de leur partenariat économique s’est construit à travers une série d’accords, à commencer par l’Accord de libre-échange Canada–États-Unis (ALECEU) de 1989, qui a supprimé la plupart des droits de douane bilatéraux. Cet accord a été élargi en 1994 afin d’inclure le Mexique dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), puis modernisé en 2020 sous la forme de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Pendant plus de trois décennies, ces traités ont fait des deux pays voisins leurs principaux partenaires commerciaux respectifs, avec près de 2 milliards de dollars de biens et de services traversant quotidiennement leur frontière. C’est précisément cette relation profondément ancrée dans un cadre conventionnel qui rend l’effondrement récent de leurs négociations commerciales particulièrement saisissant sur le plan historique.
Au-delà des accords commerciaux formels, la relation entre les États-Unis et le Canada a également été façonnée par des mécanismes institutionnels destinés à garantir un commerce équitable et prévisible. L’un de ces mécanismes est l’American Trade Trust. Il s’agit d’un cadre mis en place pour contrôler et faire respecter les obligations commerciales entre les deux nations. Il a été créé afin de répondre aux préoccupations croissantes concernant les subventions déloyales, le dumping transfrontalier et les divergences réglementaires que les accords bilatéraux de moindre portée ne parvenaient souvent pas à résoudre. Le Trust fonctionne comme un organe conjoint de supervision, offrant aux deux pays une plateforme leur permettant de soulever leurs griefs, de partager des données de marché et de régler leurs différends par la médiation avant que ceux-ci ne dégénèrent en véritables guerres commerciales.
Dans les relations internationales, l’interdépendance économique n’est pas seulement une question de commodité ; elle constitue également un instrument stratégique de l’action étatique. Lorsque deux nations lient leurs économies par le commerce, elles créent une interdépendance mutuelle qui augmente le coût d’un conflit et encourage la coopération. Le commerce stimule la croissance, réduit les prix à la consommation, attire les investissements, crée des emplois et contribue à renforcer les monnaies nationales. À l’inverse, lorsque les flux commerciaux sont perturbés, les conséquences sont immédiates : les entreprises perdent des clients, les chaînes d’approvisionnement se désorganisent et l’incertitude économique se propage. En substance, le commerce constitue le socle sur lequel reposent les relations internationales modernes. Lorsque ce socle se fissure, il en va de même pour la confiance, la stabilité et la prospérité qui en dépendent.
La problématique peut ainsi être formulée comme suit : comment les droits de douane sont-ils désormais devenus des armes susceptibles de rompre les liens économiques profonds qui unissent les États-Unis et le Canada ?
La crise actuelle a débuté le 22 août 2026, lorsque les États-Unis ont imposé unilatéralement des droits de douane de 50 % sur un large éventail d’importations canadiennes. Le président Donald Trump a défendu cette décision, affirmant que le Canada avait « profité des États-Unis pendant bien trop longtemps » et que ces droits de douane étaient nécessaires pour « protéger les travailleurs et les industries américains ». Il a en outre déclaré que les États-Unis « ne reculeraient pas tant qu’un commerce équitable ne serait pas rétabli ». Cette décision a pris Ottawa au dépourvu, alors que les deux nations menaient des négociations en cours dans le cadre de l’ACEUM.
Le Canada a toutefois réagi rapidement et fermement. Dans les 48 heures, le Premier ministre Mark Carney a annoncé l’imposition de droits de douane de représailles d’un montant équivalent sur les produits américains. Dans une déclaration publique, Carney a affirmé que « le Canada ne se laissera pas intimider par son allié le plus proche » et que « des droits de douane injustifiés feront l’objet de réponses proportionnées et fermes ». Il a également confirmé que le Canada avait suspendu l’ensemble des négociations commerciales en cours avec les États-Unis, déclarant que « le dialogue ne peut se poursuivre sous la menace d’une coercition économique ».
Le différend commercial entre les États-Unis et le Canada ne s’est pas limité à une affaire bilatérale ; il a immédiatement suscité l’inquiétude d’autres nations ayant des intérêts importants dans les échanges commerciaux nord-américains. Le Mexique, en tant que partenaire de l’ACEUM, s’est alarmé du risque que ces droits de douane déstabilisent l’ensemble de l’accord trilatéral, des responsables mexicains exhortant les deux parties à renouer le dialogue. L’Union européenne a averti que cette escalade « menace les chaînes d’approvisionnement mondiales et risque de raviver les pressions inflationnistes dans le monde entier », tandis que la Chine a saisi l’occasion pour critiquer la politique commerciale américaine, la qualifiant de « nouvel exemple de l’unilatéralisme américain ». Le Japon et la Corée du Sud, tous deux fortement dépendants des marchés d’exportation nord-américains, ont fait part de leur inquiétude quant aux éventuelles répercussions sur leurs propres industries automobiles et électroniques. Même le Royaume-Uni, pourtant proche allié des États-Unis, a exprimé sa « profonde préoccupation » et appelé à la retenue.
Le 3 avril 2025, le président Donald Trump a annoncé une vaste politique tarifaire, imposant des droits de douane réciproques de 29 % sur les exportations pakistanaises, auxquels s’ajoutait un droit de base de 10 % applicable à l’ensemble des importations, portant ainsi le total des droits sur les produits pakistanais à 39 %. Cette mesure, entrée en vigueur le 9 avril 2025, s’inscrivait dans le cadre d’une stratégie américaine plus large visant à corriger les déséquilibres commerciaux et ce que Washington qualifiait de « pratiques commerciales déloyales », en invoquant notamment les barrières tarifaires et non tarifaires de 58 % que le Pakistan aurait appliquées aux produits américains. Cette hausse des droits de douane menaçait d’éroder la compétitivité-prix du Pakistan sur son principal marché d’exportation national, où le seul secteur textile représente environ 6 milliards de dollars d’exportations annuelles.
Le droit international du commerce fonctionne comme un système juridique à deux niveaux, englobant à la fois des dimensions de droit public et de droit privé qui ont évolué au fil des siècles. Le cadre du droit international public du commerce est structuré autour de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), créée en 1995 en tant que successeur de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT). L’OMC fournit l’architecture juridique régissant les relations commerciales entre États, ses règles étant contenues dans environ 30 accords couvrant le commerce des marchandises, le commerce des services ainsi que les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce. Le cadre juridique de l’OMC repose sur des principes fondamentaux, notamment la non-discrimination, la transparence et la sécurité juridique, afin de garantir que les politiques commerciales des membres soient claires, prévisibles et appliquées de manière cohérente.
S’agissant du droit international privé du commerce, la Commission des Nations Unies pour le droit commercial international (CNUDCI) constitue le principal organe législatif. Créée en 1966, elle a pour mandat de « favoriser l’harmonisation et l’unification progressives du droit commercial international ». La CNUDCI élabore des conventions, des lois types et des guides juridiques visant à harmoniser les législations commerciales nationales afin d’accroître la prévisibilité des transactions transfrontalières. Ses travaux couvrent des domaines essentiels, notamment la vente internationale de marchandises, l’arbitrage commercial, les marchés publics et le développement des infrastructures.
L’effondrement des relations commerciales entre les États-Unis et le Canada s’est finalement résumé à un choix entre le dialogue et la coercition. Les droits de douane imposés le 22 août 2026 n’étaient pas de simples instruments économiques ; ils constituaient des armes dans une stratégie de confrontation politique, signalant la volonté de Washington de sacrifier des décennies de bonne entente à des griefs de court terme. La riposte rapide du Canada a confirmé que les droits de douane étaient devenus des instruments destinés à sanctionner les alliés plutôt qu’à protéger les marchés. L’American Trade Trust s’est révélé impuissant lorsque la volonté politique a fait défaut.
Lorsque les droits de douane remplacent la négociation, même les alliés les plus proches deviennent des adversaires. La confiance nord-américaine ne s’est pas éteinte dans le fracas ; elle a pris fin avec un barème douanier.











