par Muhammad Asif NOOR
Les véhicules électriques, les batteries et les équipements solaires sont désormais au cœur des affirmations selon lesquelles les usines chinoises produiraient bien au-delà de la demande raisonnable et écouleraient leurs excédents sur les marchés étrangers. Si cet argument se présente comme économique, son utilisation croissante pour justifier des droits de douane et des restrictions commerciales révèle une lutte plus large pour le leadership industriel.
Le premier problème réside dans l’utilisation imprécise du terme « surcapacité ». Dans n’importe quel secteur industriel, la production peut temporairement dépasser la demande. Cette situation peut résulter d’investissements rapides, de l’évolution des comportements des consommateurs, de la baisse des prix ou d’une croissance économique plus faible que prévu. De telles conditions nécessitent des ajustements, mais elles ne prouvent pas automatiquement qu’un pays cherche délibérément à affaiblir ses concurrents étrangers.
L’industrie solaire chinoise illustre bien cette distinction. Les fabricants chinois ont rapidement accru leurs capacités à mesure que les pays annonçaient des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables. La production a ensuite progressé plus rapidement que le rythme des nouvelles installations, entraînant une baisse des prix et des marges bénéficiaires. Les producteurs chinois eux-mêmes ont absorbé une grande partie de cette pression. Plusieurs entreprises ont enregistré des pertes, réduit leur production ou accéléré leurs investissements technologiques afin de préserver leur compétitivité.
C’est ainsi que fonctionnent fréquemment les cycles industriels. Les investissements augmentent d’abord parce que les entreprises anticipent une demande future. La concurrence élimine ensuite les producteurs les moins performants, favorise la consolidation du secteur et stimule l’amélioration des produits. Des schémas similaires ont accompagné le développement des chemins de fer, de l’automobile, des télécommunications et de l’électronique grand public. La croissance industrielle a rarement suivi une trajectoire parfaitement équilibrée.
Cette affirmation repose également en grande partie sur le volume des exportations. La Chine exporte d’importantes quantités de produits manufacturés, mais le fait d’exporter ne constitue pas en soi la preuve d’une surproduction préjudiciable. L’Allemagne exporte des machines et des automobiles. Les États-Unis exportent des avions, des logiciels et des technologies de pointe. La Corée du Sud exporte des semi-conducteurs et des navires. Ces pays ont développé des industries tournées vers les marchés internationaux, car la spécialisation et les économies d’échelle sont des caractéristiques fondamentales du commerce mondial.
Il serait donc incohérent de traiter différemment les exportations chinoises au seul motif que la Chine est devenue particulièrement compétitive dans des secteurs que d’autres grandes économies considèrent désormais comme stratégiques. Si la réussite à l’exportation devient une preuve de surcapacité, alors presque toutes les grandes puissances industrielles pourraient faire l’objet de la même accusation.
Cette contradiction apparaît avec une particulière évidence lorsqu’on examine la question à la lumière du défi climatique mondial. Les gouvernements se sont engagés à tripler les capacités de production d’énergies renouvelables d’ici à 2030, mais le rythme actuel de déploiement demeure inférieur à celui qui serait nécessaire. En 2025, l’Agence internationale pour les énergies renouvelables a recensé l’ajout de 692 gigawatts de nouvelles capacités renouvelables. Pour atteindre l’objectif fixé pour 2030, il faudrait porter les ajouts annuels à environ 1 122 gigawatts.
Le monde est donc confronté non pas à un excès de technologies vertes abordables, mais à une insuffisance du déploiement des énergies renouvelables. Les panneaux solaires, les batteries et les véhicules électriques devront être déployés à une échelle bien plus importante si les engagements climatiques doivent se traduire par des actions concrètes plutôt que de demeurer au stade des discours et des déclarations de conférence.
La baisse des prix de ces technologies doit, par conséquent, être considérée comme un bénéfice pour l’intérêt général. Des équipements solaires moins coûteux permettent aux ménages de produire leur propre électricité. Des batteries plus abordables rendent les énergies renouvelables fiables même après le coucher du soleil. Des véhicules électriques à moindre coût aident les villes à réduire la pollution ainsi que leur dépendance aux carburants importés. La diminution des prix des batteries et des panneaux solaires a rendu des technologies autrefois jugées onéreuses de plus en plus accessibles aux consommateurs.
Cet enjeu est particulièrement crucial pour les pays en développement. Leur principal problème n’est que rarement un accès excessif aux technologies propres. Il réside plutôt dans le manque de financements, la faiblesse des réseaux électriques, le coût élevé de l’emprunt, les pénuries de devises et la dépendance aux combustibles fossiles importés. Les barrières commerciales imposées par les économies les plus riches risquent d’augmenter le coût des technologies pour les pays qui ont pourtant le moins contribué à l’origine de la crise climatique.
Les véritables questions portent sur le caractère transparent, proportionné et conforme aux règles du commerce international des dispositifs de soutien. Les allégations de concurrence déloyale devraient être évaluées sur la base de preuves vérifiables, notamment le taux d’utilisation des capacités de production, le niveau des stocks, la rentabilité, le comportement des prix et l’existence d’un préjudice démontré pour les industries étrangères. Les qualificatifs politiques généraux ne devraient jamais se substituer à une analyse économique rigoureuse.
La communauté internationale est désormais confrontée à un choix. Elle peut laisser les rivalités industrielles fragmenter les marchés, accroître les coûts pour les consommateurs et ralentir la transition écologique. Ou bien elle peut favoriser une concurrence loyale, la production conjointe, les partenariats technologiques et un renforcement de la gouvernance multilatérale.
Le débat sur les « surcapacités » chinoises dépasse largement les considérations économiques et reflète avant tout une rivalité géopolitique autour du leadership industriel et de la transition énergétique.

















