Guerre entre deux Etats : le conflit peut-il compromettre le projet CASA-1000 ?

L'avenir du projet électrique CASA-1000 dépend de la stabilité politique et sécuritaire entre le Pakistan et l’Afghanistan.

par Abraiz Ali AHMAD

Le gouverneur du Khyber Pakhtunkhwa, Faisal Karim Kundi, et l’ambassadeur du Tadjikistan, Yusuf Sharifzofa, se sont rencontrés le 22 juillet 2026 à Islamabad. Les deux responsables ont discuté du projet CASA-1000. Lors de cette réunion, l’ambassadeur du Tadjikistan a évoqué les retards enregistrés dans l’avancement du projet. Ils ont convenu que ces retards étaient principalement imputables au côté afghan et que le projet devrait être achevé en 2027. Les deux responsables ont également reconnu l’importance cruciale de CASA-1000 et estimé que les retards étaient dus à des raisons techniques.

Le projet CASA-1000 est un corridor énergétique régional d’un montant de 1,2 milliard de dollars américains, destiné à relier l’Asie centrale et l’Asie du Sud. Le projet doit permettre d’acheminer 1300 MW d’électricité hydroélectrique excédentaire produite en été au Kirghizistan et au Tadjikistan vers l’Afghanistan et le Pakistan : environ 300 MW pour l’Afghanistan et 1000 MW pour le Pakistan. L’objectif initial est de parvenir à des échanges annuels d’environ 4,6 milliards de kWh d’électricité. Le projet offrira au Kirghizistan et au Tadjikistan un marché d’exportation pour leur surplus d’électricité, fournira à l’Afghanistan de l’électricité ainsi que des recettes de transit, et permettra au Pakistan de disposer d’une source supplémentaire d’électricité pendant les périodes de forte demande estivale.

CASA-1000 fait face à un défi sans rapport avec sa viabilité technique, mais qui pourrait néanmoins avoir un impact majeur sur le projet. En février 2026, le ministre pakistanais de la Défense a publiquement qualifié la situation entre le Pakistan et l’Afghanistan de « guerre ouverte » entre les deux pays. Des analyses du CISS portent également sur les tensions entre le Pakistan et les talibans. Le 21 août 2026, l’armée pakistanaise a annoncé que 49 militants avaient été tués lors d’une opération de sécurité fondée sur des renseignements, menée dans les provinces du Khyber Pakhtunkhwa et du Baloutchistan. Les lignes de transport de CASA-1000 traversent une région politiquement instable. Cette situation a mis en évidence la vulnérabilité du projet et sa dépendance à l’égard d’itinéraires exposés à l’instabilité politique et militaire.

Une fois le tronçon afghan achevé, le système pourra passer aux phases de test et d’exploitation. Selon la Banque mondiale, si CASA-1000 n’est pas achevé et mis en service, les trois autres pays participants s’exposeraient à des pertes économiques considérables, avec environ 1 milliard de dollars d’infrastructures susceptibles de devenir des actifs échoués.

Les travaux progressent, mais cette évolution intervient dans un contexte de fortes tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan. Les affrontements récents ajoutent une nouvelle incertitude à un projet dont la réussite dépend précisément du corridor reliant le Pakistan à l’Asie centrale. Les affrontements eux-mêmes ne sont pas à l’origine des retards du projet : la plupart de ceux-ci sont antérieurs au conflit actuel. La véritable préoccupation concerne les conséquences qu’un conflit prolongé pourrait avoir sur les travaux de construction restants, les essais et la mise en exploitation.

CASA-1000 ne pourra fonctionner tant que les sites afghans ne seront pas achevés, puisque l’Afghanistan constitue le maillon central reliant les quatre Eparticipants. Son réseau de 575 km de lignes à courant continu haute tension (HVDC) constitue également le plus long tronçon unique du réseau, ce qui souligne le caractère essentiel du pays pour la réussite du projet.

Pour le Kirghizistan et le Tadjikistan, CASA-1000 offre un moyen de valoriser le surplus d’énergie hydroélectrique qui, sans cela, pourrait rester sous-utilisé durant l’été. Pour l’Afghanistan, le projet apporte à la fois de l’électricité et des retombées économiques liées au transit. Pour le Pakistan, il offre l’accès à 1000 MW d’électricité importée au maximum pendant les mois d’été, dans le cadre de la capacité totale de 1300 MW du projet, ainsi qu’une possibilité de diversifier son approvisionnement énergétique. Ces bénéfices dépendent toutefois du bon fonctionnement de l’ensemble de la chaîne régionale : si l’un des maillons devient peu fiable, c’est l’ensemble du projet qui devient vulnérable. Ces éléments soulignent l’importance de CASA-1000 pour l’ensemble des Etats participants.

La situation actuelle devrait inciter les deux Etats à s’orienter vers une désescalade. La sécurisation de CASA-1000 ne peut être prise à la légère. Sa viabilité à long terme dépend de mécanismes capables de protéger ses infrastructures, de maintenir la coordination transfrontalière et de préserver les projets économiques des conséquences de crises politiques soudaines.

Cette situation offre une leçon plus générale pour les ambitions du Pakistan en matière de connectivité. Islamabad considère de plus en plus l’Asie centrale comme une destination importante pour le commerce, l’énergie et la coopération économique. Cependant, dans le contexte de l’escalade actuelle, les itinéraires passant par l’Afghanistan ne sont pas suffisamment sûrs. CASA-1000 a été conçu en partant du principe que l’électricité pouvait devenir un vecteur de coopération régionale. L’aggravation des tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan crée un risque stratégique pour CASA-1000, car le projet dépend de l’Afghanistan en tant que liaison physique entre l’Asie centrale et l’Asie du Sud. Pour le Pakistan, une instabilité prolongée pourrait menacer son accès à l’électricité que CASA-1000 est censé fournir, tout en affaiblissant les efforts plus larges d’Islamabad visant à renforcer ses liens économiques et énergétiques avec l’Asie centrale. Pour l’Afghanistan, une interruption du projet pourrait réduire les bénéfices économiques attendus du transit ainsi que son accès à l’électricité, tout en donnant l’image d’un pays moins fiable en tant que corridor régional de connectivité.

À l’échelle régionale, le problème est encore plus large : CASA-1000 démontre que les infrastructures à elles seules ne peuvent garantir la connectivité lorsque les conditions politiques et sécuritaires demeurent instables. Si les tensions persistent, d’autres projets régionaux de connectivité dépendant d’itinéraires traversant l’Afghanistan pourraient être confrontés à des préoccupations similaires.

Le projet nécessite donc non seulement l’achèvement des infrastructures restantes, mais également une coordination politique et des dispositifs de sécurité capables de protéger la coopération économique transfrontalière pendant les périodes de tension.

Les tensions actuelles entre le Pakistan et l’Afghanistan remettent en question l’hypothèse sur laquelle CASA-1000 a été conçu. Toutefois, le projet ne devrait pas être abandonné en raison de cette vulnérabilité. Les décideurs doivent reconnaître que la connectivité ne produit pas automatiquement la stabilité ; parfois, la stabilité doit précéder la connectivité pour que celle-ci puisse produire les bénéfices attendus. Le Pakistan et l’Afghanistan devraient régler leurs différends en suspens aussi rapidement que possible. CASA-1000 revêt une importance économique et stratégique considérable, et aucune des parties ne devrait permettre qu’il devienne une victime collatérale d’un conflit qui pourrait être évité par la négociation. Les derniers pylônes peuvent encore être construits et l’électricité peut circuler entre les deux Etats, mais cela dépend de la volonté des gouvernements. Par-dessus tout, la perte d’1 milliard de dollars à laquelle les pays participants seraient exposés représente un enjeu considérable pour des Etats confrontés à des difficultés économiques. La question demeure donc la suivante : veulent-ils une coopération bénéfique à tous, ou le conflit finira-t-il par affecter l’ensemble du projet ?

Abraiz Ali Ahmad

Abraiz Ali Ahmad est étudiant en BS de relations internationales à l’Université de Gujrat.

Il est actuellement stagiaire au Central Asia Program for Regional Co-operation and Connectivity de l’Institute of Regional Studies, à Islamabad.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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