Le pari japonais sur les semi-conducteurs : Tokyo peut-il s’affranchir des risques géopolitiques à coups d’investissements ?

La relance japonaise des semi-conducteurs vise à renforcer son autonomie stratégique et la résilience de ses chaînes d’approvisionnement.

par Azhar UD DIN

Pendant trois décennies, l’histoire japonaise des semi-conducteurs s’est écrite au passé. Les entreprises japonaises dominaient la production mondiale de puces dans les années 1970 et 1980, avant de perdre du terrain au cours des années 1990 et 2000, comme le retrace l’analyse du Center for Strategic and International Studies (CSIS). Aujourd’hui, Tokyo mobilise des moyens financiers d’une ampleur inédite en matière de politique industrielle en temps de paix pour inverser ce déclin. La motivation relève moins de la nostalgie que de la prévoyance : si une crise éclate à proximité du détroit de Taïwan, les constructeurs automobiles, les entreprises électroniques et les fournisseurs du secteur de la défense japonais ne doivent pas se retrouver à l’arrêt. Sur le principe, cette stratégie est pertinente. Sa réussite dépendra toutefois de sa mise en œuvre, et Tokyo doit être évalué à l’aune de la résilience obtenue, et non des yens dépensés.

De la vulnérabilité à une doctrine

Le Japon n’a jamais perdu ses atouts dans les matériaux en amont de la chaîne de valeur et les équipements de fabrication, mais il ne disposait pas, sur son territoire, de capacités de production de circuits logiques à la pointe de la technologie. Les pénuries survenues pendant la pandémie et l’intensification de la rivalité entre les États-Unis et la Chine ont révélé à quel point ses usines dépendaient de puces fabriquées à l’étranger. La loi de 2022 sur la promotion de la sécurité économique a transformé cette inquiétude en politique publique.

Une étude publiée en juillet 2026 par le Research Institute of Economy, Trade and Industry (RIETI), sous la plume de Shiro Armstrong et Shujiro Urata, soutient que la politique industrielle actuelle s’inspire du modèle d’État développementaliste de l’après-guerre, tout en poursuivant des objectifs différents : l’autonomie stratégique et l’indispensabilité stratégique. Ces objectifs sont désormais façonnés par les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement et la rivalité entre grandes puissances, plutôt que par la recherche d’une croissance fondée sur le rattrapage économique. L’économiste Hideyuki Miura constate également que les préoccupations croissantes en matière de sécurité économique constituent un moteur essentiel de cette relance.

Il importe de garder à l’esprit cette double logique. L’autonomie consiste à être capable de produire ce dont le Japon a besoin. L’indispensabilité consiste à fabriquer des produits dont les autres ne peuvent se passer, de sorte que les partenaires aient intérêt à maintenir les approvisionnements en période de crise. Tokyo poursuit ces deux objectifs simultanément.

Deux paris : des capacités reposant sur des partenaires étrangers et des capacités souveraines

Le premier pari repose sur des capacités développées avec l’appui de partenaires étrangers. Japan Advanced Semiconductor Manufacturing (JASM), à Kumamoto, est détenue majoritairement par TSMC, tandis que Sony, Denso et Toyota en possèdent des participations minoritaires. TSMC a indiqué que l’investissement total dépasserait 20 milliards de dollars pour deux usines de fabrication, avec un soutien public substantiel. La première usine a commencé sa production de masse en décembre 2024. La seconde, conçue pour utiliser des procédés de fabrication de classe 6 et 7 nanomètres (nm), doit entrer en service d’ici à la fin de 2027, bien que plusieurs informations aient fait état de retards dans l’installation des équipements et le calendrier des travaux. Les chercheurs du RIETI présentent JASM comme un modèle de politique industrielle orienté vers le marché et dirigé par un partenaire étranger. Ce dispositif sécurise l’approvisionnement des secteurs automobile et industriel tout en intégrant le Japon à l’écosystème de TSMC.

Le second pari porte sur les capacités souveraines, et il est plus risqué. Rapidus ambitionne de produire en masse des puces de 2 nm sur le territoire japonais. Selon un article d’Argus consacré à l’annonce du ministère compétent, le gouvernement a injecté 150 milliards de yens supplémentaires au capital de l’entreprise par l’intermédiaire de l’Information-technology Promotion Agency, portant sa participation totale au capital à 250 milliards de yens.

Il prévoit également d’accorder des subventions de 631,5 milliards de yens pour l’exercice budgétaire 2026-2027, puis d’environ 300 milliards de yens pour l’exercice 2027-2028. La production de masse est visée pour l’exercice 2027-2028. L’entreprise devrait par ailleurs lever environ 1 000 milliards de yens sous forme de fonds propres privés et obtenir plus de 2 000 milliards de yens de financements privés. L’État soutient donc financièrement un projet qui doit encore gagner la confiance des investisseurs privés et, à terme, conquérir des clients.

Ce que montrent les données

Les premiers éléments disponibles concernant les subventions sont encourageants, mais leur portée reste limitée. Une étude publiée en 2026 dans le Journal of Innovation and Development indique que les aides japonaises, qui représentaient environ 4 000 milliards de yens en 2023, ont eu pour effet net de stimuler les investissements privés en recherche et développement (R&D). Cet effet est particulièrement marqué dans les technologies de pointe et auprès des petites et moyennes entreprises confrontées à des contraintes de financement.

Ce constat est important, car l’objection classique aux subventions est qu’elles se substituent simplement aux financements privés au lieu de les compléter. La même étude souligne toutefois que l’alignement du Japon sur Washington demeure sensible aux évolutions des rapports de force mondiaux.

Pour autant, une hausse des dépenses de R&D ne garantit ni le fonctionnement effectif des usines de fabrication de semi-conducteurs, ni l’obtention de rendements de production satisfaisants, ni la sécurité des approvisionnements. L’histoire invite à la prudence. L’analyse du RIETI consacrée au déclin japonais dans le secteur des puces attribue la perte de domination du pays aux différends commerciaux, aux rigidités structurelles et à l’incapacité à opérer à temps les transitions vers de nouveaux modèles économiques. Une analyse complémentaire met en évidence des contraintes structurelles de long terme : une coordination excessive entre les acteurs, la faiblesse de la création de start-up et la faible mobilité de la main-d’œuvre. Les financements, à eux seuls, ne permettront pas de résoudre ces problèmes.

Les risques que Tokyo ne peut ignorer

Quatre risques se distinguent. Premièrement, la concentration : JASM permet de relocaliser des capacités de production au Japon, mais renforce également la dépendance à l’égard d’une seule entreprise étrangère. La résilience japonaise dépend donc, en partie, des décisions de TSMC.

Deuxièmement, l’exécution : L’écart entre les financements publics, les lignes pilotes et la production à grande échelle a déjà fait échouer des projets portés par des acteurs bien plus établis que Rapidus. Un calendrier visant une production en 2 nm laisse peu de marge aux retards.

Troisièmement, la soutenabilité budgétaire : Armstrong et Urata soulignent les arbitrages nécessaires entre résilience, efficacité, soutenabilité des finances publiques et ouverture économique. Des subventions sans limite clairement définie risquent de se transformer en dispositifs permanents dont la remise en cause devient politiquement difficile.

Quatrièmement, les talents : Les usines de semi-conducteurs ont besoin d’ingénieurs, et la constitution d’écosystèmes compétitifs exige des réformes favorisant la mobilité professionnelle, les liens entre universités et entreprises, ainsi que l’immigration.

Il existe également un risque stratégique. Une course aux subventions entre alliés entraîne un gaspillage de fonds publics et une duplication des capacités de production. L’avantage comparatif du Japon réside dans les matériaux, les équipements et le savoir-faire en matière de procédés industriels. Le pays ne devrait pas abandonner cette spécialisation pour poursuivre, à tout prix, un objectif de prestige dans les technologies les plus avancées.

Bilan et perspectives

L’approche japonaise mérite un soutien prudent et conditionnel. La production souveraine de semi-conducteurs ne peut éliminer l’exposition aux risques liés à un foyer de crise régional : aucun pays ne peut se désengager complètement d’une chaîne d’approvisionnement caractérisée par un tel degré d’interdépendance. Elle peut néanmoins réduire les délais de rétablissement de la production, protéger les secteurs critiques et renforcer le pouvoir de négociation de Tokyo auprès de ses alliés. C’est là une définition réaliste de la réussite.

Pour y parvenir, Tokyo devrait prendre trois mesures.

Premièrement, il devrait subordonner tout financement supplémentaire à des objectifs intermédiaires rendus publics, portant notamment sur les rendements de production, les engagements des clients et les échéances de livraison. Cette approche, qui conditionne le soutien public aux résultats obtenus, correspond aux recommandations des chercheurs du RIETI.

Deuxièmement, le Japon devrait approfondir sa coopération avec ses alliés dans les domaines des matériaux et des équipements, plutôt que de chercher à concurrencer tous les acteurs dans la production de puces de dernière génération. Il préserverait ainsi l’indispensabilité stratégique qui lui confère un levier d’influence.

Troisièmement, il devrait considérer les talents et l’ouverture économique comme des infrastructures essentielles, en accueillant les entreprises, les chercheurs et les travailleurs étrangers avec la même volonté qu’il accueille les capitaux étrangers.

Le Japon a fait d’une vulnérabilité un projet national. Les prochaines années montreront si ce projet permet de construire une résilience durable ou s’il devient un monument coûteux érigé en son nom. Le véritable critère de réussite ne sera pas le montant dépensé par Tokyo, mais la capacité de ses usines à continuer de fonctionner le jour où elles seront le plus nécessaires.

Azhar Ud Din

Azhar Ud Din est étudiant de premier cycle en relations internationales à la Government College University de Lahore, au Pakistan. Ses centres d’intérêt académiques comprennent la sécurité internationale, la géopolitique, la politique étrangère et les technologies émergentes.

Ses travaux de recherche portent sur la rivalité entre grandes puissances, les dépendances stratégiques et l’évolution des dynamiques de l’ordre international. Il s’intéresse particulièrement à la manière dont les avancées technologiques et l’interdépendance économique façonnent le comportement des États et la sécurité mondiale.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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