par Sébastien GOULARD
Lors de leur visite à Beijing le 26 juin dernier, le Premier ministre bangladais Tarique Rahman et le Président chinois Xi Jinping ont évoqué la création du Corridor économique Chine-Myanmar-Bangladesh. Ce projet est une adaptation du corridor économique Chine Myanmar-Inde-Bangladesh, l’un des axes initiaux de l’initiative « Belt and Road » lancée en 2013. Mais ce dernier ne s’est jamais concrétisé faute d’un soutien de New Delhi à l’initiative. Ce nouveau projet fait face à ses propres obstacles.
Comment analyser la visite du Premier ministre Tarique Rahman à Beijing ?
Pour son premier déplacement à l’étranger, depuis son élection en février 2026, le Premier ministre bangladais a choisi d’enchaîner une visite en Malaisie et une autre en Chine. Certains observateurs ont vu dans cette visite à Beijing une confirmation d’un changement de cap dans la politique étrangère du Bangladesh. Son prédécesseur Muhammad Yunus, chef du gouvernement par intérim de 2024 à 2025 avait déjà enclenché un rapprochement avec la Chine après que l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina (2009-2024) eut adopté une politique de bon voisinage avec l’Inde à la fin de son mandat. Pour le Bangladesh, le défi est d’atteindre un point d’équilibre entre New Delhi et Beijing et ainsi de protéger ses propres intérêts.
Qu’est-ce que le nouveau corridor économique Chine Myanmar Bangladesh ?
Au-delà de l’annonce, il y a encore peu d’informations officielles sur le contenu d’un tel corridor. Il est d’autre part difficile d’envisager une réalisation de ce corridor en raison de la situation au Myanmar, La guerre civile qui fait rage dans ce pays depuis le coup d’état en 2021 a mis un coup d’arrêt aux grands projets de connectivité le reliant à la Chine. Les forces armées qui ont pris le pouvoir ne contrôle qu’à peine la moitié du territoire national. Dance ces conditions, il est difficile de planifier la construction d’un corridor. Par le passé, suite à la création de la zone économique de Kyaukphyu en 2013, le gouvernement du Myanmar avait confié la construction d’un port en eaux profondes au groupe chinois CITIC. Le port devait servir de terminal pétrolier pour alimenter le pipeline reliant le Myanmar à la Chine.
D’autre part, la crise humanitaire concernant les violences contre la minorité Rohingya au Myanmar depuis 2017, qui a causé le départ de 700 000 réfugiés vers le Bangladesh, empoisonne les relations entre Dacca et Naypyidaw.
En raison des troubles au Myanmar, il est très prématuré d’évoquer la réalisation de ce corridor, même si on voit cependant du côté de la junte birmane une volonté d’attirer à nouveau les investisseurs étrangers, et notamment chinois, comme en témoigne la récente décision de lutter plus activement contre les centres d’arnaques en ligne sous la pression de Beijing.
Des projets liés à l’initiative « Belt and Road »
Bien que le corridor Chine Myanmar Bangladesh ne soit qu’à son étape initiale, on constate que cette rencontre entre les dirigeants des deux pays a confirmé l’intérêt de la Chine à investir dans les infrastructures du Bangladesh.
Tout d’abord, il a été convenu de renforcer la coopération entre les deux Etats dans le secteur maritime. Deux projets majeurs ont été mentionnés. Le premier concerne le développement de la zone économique et industrielle chinoise de Chattogram, le plus grand port du Bangladesh. Ce projet pourrait attirer jusqu’à 1,3 milliard de dollars d’investissements et créer 100 000 emplois. Trente entreprises chinoises ont déjà manifesté leur intention d’investir dans la zone. Le deuxième projet d’envergure concerne le projet de modernisation et d’expansion du port de Mongla, deuxième port du pays. Ce projet était dans un premier temps destiné aux entreprises indiennes avant que le gouvernement précédent de Muhammad Yunus ne mette fin à cet accord en raison de la détérioration des relations entre le Bangladesh et l’Inde. Le port de Mongla n’est situé qu’à 200 km de Kolkata, et d’un point de vue stratégique, la présence chinoise à Mongla est perçue comme une menace pour l’Inde, qui devrait, en réponse à ce projet, muscler ses projets de développement dans les Etats du Nord-Est.
D’autre part, la Chine et le Bangladesh pourraient aussi coopérer pour la construction d’un nouvel aéroport dans la région de Mongla pour en faire un hub multimodal.
Le projet d’aménagement du fleuve Teesta
Un autre possible axe de coopération concerne le projet d’aménagement du fleuve Teesta (Teesta River Comprehensive Management and Restoration project, TRCMRP). Ce projet, dont le coût est estimé à un milliard de dollars, devrait permettre de lutter contre les risques d’inondation et d’érosion en aménageant les rives du fleuve Teesta. Ce fleuve est essentiel pour l’agriculture du Bangladesh mais aussi pour ses villes et ses infrastructures de transport. Annoncé en 2016, le TRCMRP devait dans un premier temps être en partie financé par l’Inde, mais des différends quant à la gestion des eaux du fleuve entre le Bangladesh et l’Etat du Bengale occidental avaient bloqué cette coopération. L’implication de la Chine dans ce projet est vécue comme un échec pour l’Inde. Cependant, si la Chine peut apporter à la fois son expertise et son financement pour la réussite de ce projet, Dacca devra continuer à coopérer avec l’Inde, puisque fleuve Teesta est contrôlé par son voisin indien en amont et que le projet d’aménagement ne réglera pas toutes les questions de partage des eaux.
Un rapprochement envers la Chine
Avec ces différents projets, on constate que l’administration de Tarique Rahman a confirmé un rapprochement envers la Chine. Cependant le Bangladesh devra être attentif à ne pas renforcer sa dépendance financière actuelle à Beijing. Bien que l’ambassadeur de Chine à Dacca, son Excellence Li Jiming a affirmé qu’il n’y avait pas de « piège de la dette », un rapport publié par AidData montrait que près de 17% des prêts contractés auprès de la Chine par le Bangladesh présentaient des signes de détresse financière. Dacca devra donc se montrer prudent dans les différents projets menés avec la Chine, et devra aussi garder une porte ouverte auprès de New Delhi. Nul doute que l’intérêt grandissant de la Chine pour le golfe du Bengale devrait inciter l’Inde à renforcer sa politique « Look East » pour continuer à peser dans le développement de ses voisins orientaux.

















