Le corridor du nickel IndoPhil

Le corridor du nickel entre l’Indonésie et les Philippines vise à consolider leur position stratégique sur le marché mondial du nickel.

par Sébastien GOULARD

Le 7 mai 2026, l’Indonésie et les Philippines signaient un protocole d’entente visant à créer un corridor du nickel.

Cet accord formalisé entre l’Association indonésienne des mineurs de nickel et l’Association philippine de l’industrie du nickel devrait mieux défendre les intérêts de ces deux producteurs de nickel face à une demande mondiale accrue de ce minerai.

Un accord « gagnant-gagnant »

A eux deux, ils contrôlent 73 % de la production mondiale de nickel, avec cependant un déséquilibre important en faveur de l’Indonésie dont la production représentait à elle seule plus de 66 % de la production mondiale. Les Philippines, quant à elles, se classent au deuxième rang mondial avec 7 %, mais contrairement à l’Indonésie, leur maîtrise de la chaîne de valeur est moins aboutie et elles exportent une grande partie de leur production sous forme de minerai brut.  

L’Indonésie, en quelques années seulement, a réussi à construire une filière performante de transformation du nickel. Depuis 2020, l’Indonésie applique une restriction à l’exportation du minerai de nickel brut ; cette décision a été dénoncée par certains de ses partenaires tels que l’Union européenne, mais elle lui a permis de monter en gamme et de gagner en autonomie stratégique.

L’accord entre Manille et Jakarta permettra aux Philippines de construire, rapidement, les infrastructures nécessaires pour monter en gamme en acquérant de nouvelles compétences dans les fonderies et la production de composants pour les batteries de véhicules électriques ; actuellement, les Philippines exportent principalement du minerai brut. Le minerai qui ne pourrait pas être traité aux Philippines serait exporté en Indonésie.  Selon les deux parties, cet accord est possible car il ne crée pas de compétition, mais plutôt une complémentarité. En effet, le nickel extrait aux Philippines présente un ratio silice/magnésium moins élevé que le nickel indonésien, ce qui permet de compléter l’offre indonésienne.

Cette coopération devrait faciliter le partage de données entre les acteurs philippins et indonésiens, , la création d’une plateforme de dialogue pour les acteurs de l’industrie du nickel et l’échange de bonnes pratiques sur les questions de compétences et de normes environnementales et sociales. Elle devrait aussi couvrir la promotion des investissements dans ce secteur.  

Le corridor du nickel et l’ASEAN

Si l’Union européenne s’est construite initialement autour du charbon et de l’acier, le corridor du nickel pourrait être un facteur d’intégration régionale en Asie du Sud-Est et ainsi redonner un nouveau souffle à l’ASEAN.

En octobre 2025, ont été dévoilés les principes de l’ASEAN pour le développement minier durable, destinés à promouvoir à l’échelle régionale de bonnes pratiques pour favoriser la transition écologique et énergétique. Parmi ces dix principes, figure « une capacité de gouvernance minière » visant à renforcer les institutions et le cadre règlementaire afin de garantir une gestion efficace du secteur minier. Figurent aussi trois autres principes que sont la performance sociale, la protection de la santé, et la protection de l’environnement, qui pourraient être mis à mal par le développement rapide de l’extraction de nickel. Aux Philippines, comme en Indonésie, des communautés locales dénoncent le coût environnemental, sanitaire, et social des mines de nickel.

L’enjeu de la diversification

Cet accord entre l’Indonésie et les Philippines pourrait cependant faire face à des critiques, voire à des pressions, de la part de la communauté internationale qui pourrait considérer ce nouveau corridor comme un cartel. Déjà la décision prise par Jakarta, en 2020, de restreindre ses exportations de nickel avait poussé l’Union européenne à attaquer cette mesure devant l’Organisation mondiale du commerce. Mais depuis 2020, le contexte international a changé, et les puissances cherchent à sécuriser l’accès aux ressources stratégiques, telles que le nickel.

Début 2026, les Etats-Unis et les Philippines signaient un accord sur les métaux critiques qui a pour objectif de développer la transformation du nickel aux Philippines, avec notamment la création d’un pôle industriel dans le corridor économique de Luçon. Des pays européens ont aussi manifesté un intérêt dans ce corridor et pourraient voir d’un bon œil ce rapprochement entre les Philippines et l’Indonésie pour sécuriser l’accès à des ressources stratégiques comme le nickel.

Le développement de la production de nickel et de sa chaîne de valeur en Indonésie est une conséquence des restrictions à l’exportation de minerai brut. Ces restrictions ont obligé les groupes étrangers à investir dans le pays. L’Indonésie a profité de la venue de ces investisseurs étrangers pour diversifier ses partenariats. Des entreprises chinoises, européennes ou sud-coréennes ont ainsi investi dans le secteur de la production et de la fonderie de nickel en Indonésie. En plus d’apporter une expertise technique, ces grands groupes se sont aussi engagés à respecter des normes sociales et environnementales élevées.     

Si au niveau de la production et de l’exploitation du nickel, l’Indonésie a réussi son pari de la diversification, elle reste encore très dépendante de la Chine comme principal débouché de sa production, en raison notamment de l’importance du nickel dans la fabrication de voitures électriques, un secteur dominé par la Chine. Une plus grande coordination entre l’Indonésie et les Philippines permettra aux deux pays de peser davantage face à la Chine notamment pour déterminer les prix d’achat.

La prochaine étape pour l’Indonésie sera de monter encore plus haut dans la chaîne de valeur en produisant sur son territoire les batteries et les véhicules électriques. L’Indonésie ne cache pas ses ambitions de devenir un pôle industriel international de la production de batteries.      

Sébastien Goulard

Sébastien Goulard est rédacteur en chef de GlobalConnectivities. Il publie des articles et des analyses consacrés aux grands projets d’infrastructures à travers le monde, ainsi qu’aux initiatives favorisant les échanges et la coopération internationale. Il a mené des recherches approfondies sur l’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative).

Sébastien Goulard est également le fondateur de Cooperans, un cabinet de conseil qui accompagne les acteurs engagés dans des projets internationaux. Il est titulaire d’un doctorat en socio-économie du développement de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Partagez :

Actualités