par Shehzadi NAJAF
Pendant des années, Starlink a mis en avant une promesse simple : où que l’on se trouve, quelles que soient les mesures prises par son gouvernement pour couper l’accès à Internet, une antenne pointée vers le ciel permettrait toujours de se connecter. Cette promesse a été sérieusement mise à mal en janvier 2026, lorsque les autorités iraniennes ont imposé une coupure numérique à l’échelle nationale, dans un contexte de manifestations, et seraient parvenues à perturber le service Starlink en combinant le brouillage des signaux GPS, l’usurpation de ces signaux et des interférences physiques. Les chercheurs qui ont suivi cet épisode l’ont qualifié de tournant majeur. Le système présenté comme impossible à bloquer l’avait été, au moins temporairement.
Il convient de s’arrêter sur les raisons pour lesquelles cet événement dépasse largement le seul cas de l’Iran. Au cours des cinq dernières années, l’Internet par satellite est discrètement devenu l’un des principaux moyens de résorber les dernières zones blanches de la connectivité mondiale. À lui seul, Starlink dessert désormais plus de dix millions de clients actifs dans 160 pays, en assurant une couverture de villages, de navires et de zones sinistrées que les réseaux de fibre optique et les antennes-relais ne pourront jamais atteindre. Pour de nombreuses personnes, en particulier dans les régions où les infrastructures terrestres sont peu développées, fragiles ou délibérément mises hors service, une antenne satellite n’est pas un simple confort. C’est leur unique moyen de connexion.
C’est précisément ce qui rend son brouillage particulièrement préoccupant. Les ingénieurs qui étudient l’épisode iranien décrivent une sorte de chaîne de neutralisation reposant sur trois mécanismes complémentaires. Le premier consiste à falsifier les signaux GPS afin de transmettre au terminal des coordonnées erronées, l’empêchant ainsi de calculer la direction dans laquelle il doit s’orienter vers le ciel. Vient ensuite le brouillage des fréquences de la bande Ku, utilisées par les terminaux pour communiquer avec les satellites, ce qui revient essentiellement à noyer le signal réel dans un bruit parasite. Enfin, dans certains cas documentés, le matériel lui-même est physiquement pris pour cible. Aucune de ces trois méthodes n’est nouvelle en soi. Ce qui l’est, c’est leur utilisation conjointe et délibérée contre un service Internet civil, en pleine crise politique.
Les chercheurs qui développent des systèmes antibrouillage pour ces constellations ont souligné un problème structurel qui aggrave la situation. Les satellites en orbite terrestre basse suivent des trajectoires prévisibles et bien connues, tout en émettant des signaux dont l’empreinte au sol est vaste et facile à cibler. Cette caractéristique les rend particulièrement vulnérables aux tentatives de brouillage délibéré. Un brouilleur n’a pas besoin de viser à l’aveugle une cible en mouvement. Il lui suffit de savoir où le satellite doit se trouver à un instant donné, puisque cette information est, par conception, publique.
Ce phénomène ne se limite pas non plus aux zones de guerre active ou aux répressions menées par des régimes autoritaires. Un satellite de navigation baptisé Pulsar 0, lancé spécifiquement pour cartographier les interférences depuis l’orbite, a révélé une situation à laquelle ses propres opérateurs ne s’attendaient pas. Selon l’entreprise à l’origine du projet, le satellite a détecté des perturbations des signaux GPS s’étendant de manière continue de la France, à l’ouest, jusqu’aux frontières du Pakistan, à l’est, sur une zone bien plus vaste que ne l’avaient anticipé les ingénieurs. Autrement dit, le brouillage n’est plus une tactique occasionnellement employée sur les champs de bataille. Il devient une sorte de bruit de fond sur une immense partie du monde connecté, et les satellites conçus pour fournir un accès Internet haut débit classique traversent directement ces zones perturbées.
Les gouvernements ont manifestement pris la mesure du problème, et leurs réactions sont révélatrices. L’Union européenne a engagé environ 10,6 milliards d’euros dans le développement d’IRIS², une constellation de 290 satellites explicitement conçue pour fournir aux gouvernements européens des communications chiffrées et une connectivité qu’aucun acteur étranger ne puisse interrompre ou dégrader. Les responsables européens présentent ouvertement ce projet comme un enjeu de souveraineté technologique, et non comme une simple initiative visant à étendre la couverture haut débit. La Chine poursuit la même logique dans une direction différente, en développant ses propres mégaconstellations, Guowang et Qianfan, avec pour objectif combiné d’atteindre environ 13 000 satellites, dans le cadre d’une stratégie affichée d’autonomie numérique. Aucun de ces deux projets n’a pour objectif principal de permettre à davantage de personnes d’accéder à Internet. Tous deux visent à éviter de dépendre des satellites d’un autre acteur lorsque les relations avec celui-ci se détériorent.
C’est là que réside le véritable enjeu, au-delà des gros titres consacrés au brouillage. L’orbite terrestre devient la nouvelle couche stratégique disputée de la connectivité mondiale, suivant une trajectoire comparable à celle qu’ont connue auparavant les câbles sous-marins. Dans un premier temps, une technologie promet de connecter l’ensemble de la planète sur un pied d’égalité. Puis, quelques États prennent conscience que celui qui contrôle cette technologie, ou qui est en mesure de la perturber, dispose d’un véritable moyen de pression sur tous ceux qui en dépendent. Ces États commencent alors à développer leurs propres systèmes plutôt que de faire confiance à ceux d’autrui. Progressivement, la connectivité cesse d’être un bien commun partagé pour devenir un enjeu de compétition et de contrôle.
Voici ce qui pose problème aux pays qui ne développent pas leur propre constellation de satellites. À l’heure actuelle, il n’existe aucun cadre international contraignant qui traite le brouillage délibéré de l’Internet par satellite à usage civil de la même manière que, par exemple, les interférences avec l’aviation civile ou la navigation maritime. Un gouvernement ou un groupe armé disposant des équipements adéquats peut perturber la connectivité d’une région entière sans s’exposer à de véritables conséquences internationales, car cette pratique ne relève pas encore d’une catégorie juridique clairement établie. Pour les pays d’Asie du Sud, du Moyen-Orient et de certaines régions d’Afrique, qui dépendent de plus en plus des liaisons satellitaires précisément parce que leurs infrastructures terrestres sont insuffisantes, cette lacune n’est pas un simple détail juridique théorique. Elle constitue une vulnérabilité bien réelle.
Cela ne signifie nullement qu’il faille abandonner l’Internet par satellite ou s’en méfier. Bien au contraire. Il demeure l’un des rares moyens réalistes de fournir une connectivité aux régions que les réseaux de fibre optique ne pourront probablement jamais atteindre. Toutefois, le présenter comme impossible à bloquer a toujours relevé davantage de l’argument commercial que de la réalité technique, et le monde vient d’assister publiquement à l’échec de cette promesse. Avant que davantage de pays du Sud global ne deviennent dépendants de constellations qu’ils ne possèdent pas et qu’ils ne sont pas en mesure de protéger, un véritable débat doit être engagé, aux Nations unies ou au sein d’organismes tels que l’Union internationale des télécommunications, afin de déterminer concrètement ce que devrait signifier la protection de la connectivité satellitaire civile.
Le ciel a permis de connecter le monde plus rapidement que presque tout le monde ne l’avait imaginé. Il est désormais temps de considérer cette infrastructure pour ce qu’elle est devenue : un espace de rivalités et de luttes d’influence, plutôt que l’infrastructure neutre pour laquelle elle avait été présentée.











