par Muhammad Asif NOOR
Le regain de tensions sur les prix du gaz en Europe met en évidence un décalage coûteux entre la diversification des fournisseurs d’énergie et la sécurisation d’un approvisionnement énergétique abordable. Le contrat à terme néerlandais TTF pour livraison en novembre a franchi le seuil des 100 euros par mégawattheure le 28 octobre, une première depuis décembre 2022. Les perturbations de l’approvisionnement ont une nouvelle fois transmis l’instabilité géopolitique à l’économie européenne. C’est dans ce contexte que s’impose la nécessité d’approfondir la coopération énergétique entre la Chine et l’Europe, afin de réduire l’influence des prix des combustibles importés sur la compétitivité industrielle.
L’Europe est confrontée à deux pressions étroitement liées. Le coût élevé du gaz renchérit aujourd’hui les coûts de production, tandis que l’incertitude entourant les prix futurs de l’électricité freine les investissements de demain. Un industriel envisageant la création d’un nouveau site de production doit évaluer ses dépenses d’exploitation sur plusieurs années. Une volatilité persistante des prix de l’énergie risque ainsi d’affaiblir l’attractivité de l’Europe, même lorsque les pouvoirs publics prennent des mesures pour amortir les hausses immédiates des factures. La sécurité énergétique concerne donc de plus en plus les conditions dans lesquelles les entreprises peuvent investir, créer des emplois et rester compétitives.
La coopération entre la Chine et l’Europe offre une voie pour répondre à ces deux enjeux, grâce à des investissements permettant de réduire la consommation de combustibles fossiles et d’accroître les capacités de production. Sa valeur stratégique réside dans la complémentarité entre les capacités industrielles et manufacturières chinoises, d’une part, et l’expertise européenne en matière d’ingénierie, de financement et de gestion des systèmes énergétiques, d’autre part. Mené à bien, un tel partenariat renforcerait la capacité de l’Europe à produire et à utiliser l’énergie sur son propre territoire, tout en créant des débouchés commerciaux durables pour les entreprises chinoises.
Une distinction économique fondamentale mérite ici d’être soulignée. Le gaz importé entraîne une obligation récurrente d’achat de combustibles à des prix influencés par les marchés internationaux. À l’inverse, l’importation d’équipements destinés aux énergies propres permet d’acquérir des actifs capables de produire localement de l’électricité. Ces deux types de relations impliquent certaines dépendances, notamment en matière de maintenance, de composants et de services techniques. Toutefois, leur degré d’exposition aux perturbations est sensiblement différent. La coopération dans le domaine des équipements peut progressivement réduire les volumes de combustibles que l’Europe doit sécuriser chaque hiver.
Cependant, des équipements peu coûteux ne deviennent véritablement utiles que si le système dans lequel ils s’inscrivent est en mesure de les exploiter efficacement. Des capacités solaires en attente de raccordement au réseau offrent une protection limitée contre la hausse des prix du gaz. Les batteries nécessitent des mécanismes d’incitation adaptés et un accès fiable aux réseaux électriques. L’électrification de l’industrie suppose, quant à elle, de pouvoir compter sur un approvisionnement électrique suffisamment sûr. Le programme de coopération le plus pertinent devrait donc articuler le développement des capacités manufacturières avec celui des réseaux, la flexibilité de la demande et des cadres d’investissement appropriés.
Le stockage par batteries illustre cette approche. En janvier 2026, Schroders Greencoat, CATL et Lochpine Capital ont signé un protocole d’accord afin d’explorer des projets de stockage en Europe, avec l’objectif d’accompagner progressivement le développement de capacités pouvant atteindre 10 gigawattheures. Cette ambition reste à ce stade prospective, mais la structure du partenariat est instructive. Elle associe la fourniture de technologies à une expertise en matière d’investissement dans les infrastructures, contribuant ainsi à répondre aux difficultés de financement et de mise en œuvre que de simples achats d’équipements ne permettent pas de résoudre.
Le stockage peut réduire le recours à la production d’électricité à partir du gaz pendant certaines plages horaires, en déplaçant l’électricité renouvelable vers les périodes où la demande est plus forte. Sa contribution dépend toutefois des conditions propres au système énergétique et de la durée de fonctionnement des installations. La résilience à l’échelle saisonnière nécessite un ensemble plus large de solutions, comprenant les interconnexions, les moyens de production pilotables, les réserves et la gestion de la demande. Dans ce contexte, l’expertise conjointe en matière de conception des systèmes énergétiques est aussi précieuse que les capacités de production industrielle.
La production locale apporte une dimension supplémentaire à cette coopération. La coentreprise entre CATL et Stellantis dans le secteur des batteries, à Saragosse, prévoit un investissement pouvant atteindre 4,1 milliards d’euros et une capacité de production visée de 50 gigawattheures. Les travaux de construction ont débuté en novembre 2025. Bien que ce projet soit principalement consacré à la mobilité électrique, il démontre comment les capacités technologiques chinoises peuvent s’intégrer durablement au développement industriel européen.
De tels investissements peuvent également modifier les équilibres politiques entourant la coopération. Les importations procurent des avantages aux consommateurs qui sont souvent diffus et peu visibles, tandis que les fermetures d’usines suscitent des oppositions concentrées et particulièrement fortes. La fabrication conjointe rend les bénéfices plus tangibles, à travers la création d’emplois, la formation, les contrats avec les fournisseurs et la recherche. Le soutien européen sera d’autant plus durable que cette coopération permettra de développer des capacités au sein des économies locales. De leur côté, les investisseurs chinois bénéficieront de la proximité avec leurs clients, de partenaires qualifiés et d’un accès prévisible aux marchés.
La coopération institutionnelle constitue déjà un socle sur lequel s’appuyer. Le dialogue énergétique entre l’Union européenne et la Chine remonte à 1994. En juin 2026, le Forum de coopération sino-européenne sur l’innovation technologique dans le domaine de l’énergie a présenté 19 exemples de coopération portant notamment sur l’hydrogène, le stockage, les réseaux énergétiques intelligents et l’éolien en mer. L’attention accordée à la certification de l’électricité verte met également en évidence un domaine de coopération appelé à prendre une importance croissante.
À mesure que les chaînes d’approvisionnement industrielles se décarbonent, les entreprises ont besoin de preuves fiables concernant l’origine de l’électricité qu’elles utilisent et les émissions associées. Une meilleure compatibilité des méthodes de vérification pourrait réduire les doublons administratifs et l’incertitude entourant les investissements. La coopération technique devrait privilégier des méthodes de comptabilisation rigoureuses et transparentes, afin que la crédibilité environnementale et l’efficacité commerciale se renforcent mutuellement.
Les préoccupations liées à la sécurité appellent une approche tout aussi concrète. Les données opérationnelles, les accès à distance, les composants de remplacement et les responsabilités en matière de maintenance doivent faire l’objet d’un examen attentif, dans le cadre d’exigences contractuelles et réglementaires clairement définies. Les préoccupations relatives à la concurrence doivent, elles aussi, être traitées au moyen de procédures transparentes et d’éléments factuels. Des garanties prévisibles permettraient de distinguer les risques inhérents aux projets, qui peuvent être maîtrisés, des suspicions politiques plus générales, offrant ainsi aux entreprises crédibles un cadre plus clair pour prendre des engagements à long terme.
Les deux parties devraient désormais identifier des projets dont les bénéfices puissent être mesurés en fonction des volumes de gaz économisés, des capacités de production fiables mises en service et de la réduction des coûts industriels. La recherche conjointe devrait soutenir le déploiement des solutions, tandis que les procédures d’approvisionnement devraient valoriser les performances des équipements sur l’ensemble de leur durée de vie. La réciprocité renforcerait la confiance et favoriserait une participation plus large.
La transition énergétique européenne bénéficiera d’un soutien public plus fort si elle permet de renforcer la sécurité économique tout en réduisant les émissions. La Chine dispose de capacités susceptibles de contribuer à accélérer cette évolution. Un partenariat fondé sur le développement d’actifs productifs, le renforcement des compétences locales et la fiabilité des systèmes énergétiques permettrait de transformer des intérêts communs en matière de climat en un bénéfice durable pour la sécurité énergétique des deux économies.














