Au-delà du Levant : comment la Turquie construit un nouvel arc d’influence à travers l’Asie

La Turquie cherche à étendre son influence stratégique en Asie en combinant partenariats de défense, coopération industrielle et diplomatie.

par Muhammad ARSHAD

Pendant deux décennies, l’horizon stratégique de la Turquie a été défini par le Levant : la Syrie, la Méditerranée orientale et l’arc instable qui longe sa frontière méridionale. Cet horizon est en train de s’élargir. Le 21 octobre, la Turquie, le Qatar, le Pakistan et l’Indonésie ont signé à Doha le mémorandum de Badr, par lequel ils s’engagent à coopérer dans les domaines de la production militaire, de la formation, ainsi que de la recherche et du développement. Cette signature est intervenue un jour après que Ankara a transmis au Parlement, pour ratification, l’accord de défense commune de La Mecque. Pris ensemble, ces deux accords révèlent une stratégie délibérée. L’accord de La Mecque établit un engagement en matière de sécurité ; celui de Badr instaure une interdépendance industrielle. La Turquie associe ces deux leviers pour étendre son influence à travers l’Asie, sans avoir besoin de maintenir une présence militaire permanente dans chacun des pays avec lesquels elle cherche à nouer des relations.

Examinons d’abord l’accord de La Mecque. Signé en août par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan, il prévoit qu’une attaque contre l’une des parties constitue une attaque contre toutes. Les parlementaires turcs ont reçu le texte en vue de sa ratification cette semaine, et un député du parti au pouvoir a indiqué à Reuters qu’un mandat autorisant le déploiement de personnels en Arabie saoudite suivrait. Ce déploiement exclurait toute participation à des opérations offensives et serait initialement axé sur la défense aérienne et la guerre électronique. Deux responsables ont, séparément, décrit la contribution d’Ankara comme reposant essentiellement sur la fourniture d’équipements, le partage de renseignements et les systèmes d’armes. Ce calibrage est révélateur. La Turquie propose à Riyad un appui technique plutôt que l’installation d’une garnison, tandis que les capitaux saoudiens et le statut du Pakistan en tant que puissance nucléaire confèrent à l’accord un poids stratégique. Ankara a également accepté de rejoindre une coalition maritime en mer Rouge dirigée par l’Arabie saoudite, liant ainsi sa crédibilité à un problème de sécurité bien réel plutôt qu’à un simple engagement sur le papier.

Badr constitue un instrument d’une autre nature. Le mémorandum ne comporte aucune clause de défense mutuelle : il s’agit d’un cadre de coopération industrielle qui, selon l’agence de presse qatarienne, vise à favoriser la production de matériel de défense, la formation technique et la recherche. Haluk Görgün, responsable de l’industrie de défense turque, a présenté son objectif comme la transformation des capacités complémentaires des partenaires en projets concrets. Ces complémentarités sont plausibles. Le Qatar accueille une base militaire turque et, selon Middle East Eye, a un besoin prioritaire de systèmes de défense aérienne présentant un bon rapport coût-efficacité. L’Indonésie entretient déjà des liens avec Ankara dans le domaine de l’industrie de défense, tandis que le Pakistan apporte un vaste appareil militaire et des relations de longue date avec les pays du Golfe. L’importance de cette initiative réside moins dans un projet particulier que dans son architecture : des relations bilatérales jusqu’alors distinctes sont progressivement intégrées à un même réseau couvrant le Golfe, l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est.

Badr s’appuie également sur des bases déjà établies. Le Pakistan et la Turquie entretiennent un partenariat naval autour du programme de corvettes MILGEM, tandis qu’Ankara et Jakarta ont coopéré au développement du char moyen KAPLAN MT. Ces projets montrent que l’offre turque en Asie du Sud-Est comprend la production locale, et ne se limite pas à la livraison de matériels finis. Chaque relation apporte quelque chose aux autres. Le Pakistan peut servir de trait d’union entre les capitaux du Golfe et les capacités de production de l’Asie du Sud ; l’Indonésie ouvre l’accès à un vaste marché d’Asie du Sud-Est ; le Qatar fournit des capacités d’investissement et une plateforme d’ancrage dans le Golfe. C’est ainsi qu’une puissance moyenne peut démultiplier sa portée : en se positionnant comme le nœud de connexion entre des partenaires qui ont chacun besoin des ressources ou des compétences détenues par les autres, plutôt qu’en comptant uniquement sur ses propres moyens.

L’industrie constitue le moteur de cette stratégie, car la Turquie dispose désormais d’une offre commercialisable. Les exportations de défense et d’aérospatiale ont atteint 10,05 milliards de dollars en 2025, soit une hausse de 48 % par rapport aux 7,1 milliards enregistrés un an auparavant. Le premier semestre 2026 a enregistré une nouvelle progression de 29,5 %. Le secteur regroupe quelque 3 500 entreprises et représente 100 000 emplois. Les contrats d’armement ne génèrent pas seulement des revenus. Les pièces détachées, la maintenance, la formation et les modernisations maintiennent les acheteurs liés à leurs fournisseurs pendant des décennies, tandis que la production conjointe renforce encore cette dépendance. Des analystes décrivent un phénomène similaire en Asie centrale, où les ventes de drones turcs permettent aux forces armées de diversifier leurs équipements et de réduire leur dépendance au matériel russe. Les chiffres invitent toutefois à ne pas exagérer la portée de cette évolution : 57,3 % des exportations récentes étaient destinées à des alliés de l’OTAN. L’arc asiatique relève donc d’une ambition stratégique qui repose encore, dans une large mesure, sur une clientèle euro-atlantique.

Pourquoi cette évolution est-elle importante ? Premièrement, elle élargit les possibilités d’approvisionnement des États du Golfe et d’Asie préoccupés par les restrictions technologiques ou par la fiabilité des garanties de sécurité extérieures. Deuxièmement, elle intensifie la concurrence avec les fournisseurs déjà établis. Troisièmement, elle donne à Ankara une voix dans les calculs stratégiques qui dépassent largement son voisinage immédiat. L’Inde est l’observateur le plus évident. Des commentateurs indiens estiment que le soutien de la Turquie au Pakistan traduit, dans sa politique en Asie du Sud, une priorité accordée à la sécurité plutôt qu’au commerce, et qu’Ankara cherche également à se rapprocher du Bangladesh. Cette interprétation est contestée, et il serait erroné de qualifier Badr de bloc anti-indien ou anti-occidental. Il s’agit d’un cadre de coopération productive réunissant quatre gouvernements aux priorités différentes, tandis que la Turquie demeure membre de l’OTAN.

Les limites de cette stratégie sont considérables. La signature de mémorandums ne coûte pas cher ; la mise en place de chaînes de production financées exige, elle, des moyens importants. Les gouvernements d’Asie centrale ont veillé à ne pas devenir excessivement dépendants d’un seul partenaire, et l’économie turque elle-même limite les capitaux qu’Ankara peut mobiliser, notamment en comparaison avec la Chine. Les relations entre l’Arabie saoudite et la Turquie portent les traces d’une rivalité historique, les priorités du Pakistan sont façonnées par ses relations avec l’Inde, et la Syrie comme Israël restent des foyers d’instabilité susceptibles de ramener l’attention d’Ankara vers le Levant.

Pour la suite, mon analyse est que la Turquie poursuivra quatre objectifs. Elle cherchera à faire ratifier l’accord de La Mecque et à déployer de petits contingents techniques spécialisés dans la défense aérienne et la guerre électronique, en évitant tout engagement assimilable à une participation aux combats. Elle s’efforcera de transformer Badr en projets clairement identifiés et financés, probablement dans les domaines de la défense aérienne, des drones, des systèmes navals et des véhicules blindés. Elle continuera à élargir le cercle de ses partenaires, l’Asie du Sud-Est et le Bangladesh étant les candidats les plus probables, tout en privilégiant des formats de coopération restreints entre quelques États plutôt que des alliances formelles. Enfin, elle poursuivra sa politique d’équilibre : rester membre de l’OTAN, commercer avec Moscou et Beijing, et se présenter comme un pont entre les puissances plutôt que comme le chef de file d’un bloc. Les principaux indicateurs à surveiller seront les votes de ratification, la signature des premiers contrats de production conjointe et la concrétisation des engagements financiers du Qatar et de l’Arabie saoudite.

L’ambition de la Turquie ne consiste pas simplement à projeter sa puissance au-delà du Levant, mais à devenir un maillon incontournable des relations de défense reliant le Moyen-Orient à l’Asie du Sud et à l’Asie du Sud-Est. La réussite de cette ambition dépendra d’une épreuve très concrète : transformer les déclarations politiques en usines financées, en technologies partagées et en relations de confiance durables.

Muhammad Arshad

Muhammad Arshad est chercheur en relations internationales à la Government College University de Lahore.

Ses sujets d’études sont centrés sur la géopolitique, la politique étrangère, la rivalité entre les grandes puissances et les enjeux de l’Asie du Sud.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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