L’illusion de la connectivité : l’ambition centrasiatique du Pakistan et le coût de la négligence intérieure

L’ambition régionale du Pakistan en Asie centrale ne peut réussir sans réformes internes profondes garantissant sa stabilité.

par Mirza Abdul Aleem BAIG

Le regain d’intérêt du Pakistan pour l’Asie centrale, à travers la Vision Asie centrale, est présenté comme un réveil stratégique : la prise de conscience tardive que la géographie, si elle est intelligemment exploitée, peut devenir un atout plutôt qu’une malédiction. D’Astana à Tachkent, Islamabad adopte désormais le langage de la connectivité, des corridors et de l’intégration continentale, se posant en pont naturel entre l’Asie du Sud, l’Asie centrale et les eaux chaudes de la mer d’Arabie.

Pourtant, derrière ce discours assuré se cache une vérité dérangeante : aucun recentrage externe ne peut compenser une paralysie interne. L’ambition centrasiatique du Pakistan, à l’instar de nombreuses grandes stratégies qui l’ont précédée, risque de s’effondrer sous le poids de contradictions domestiques non résolues.

Pendant des décennies, le Pakistan a abordé sa politique étrangère comme une doctrine sécuritaire plutôt que comme une stratégie de développement. L’Asie centrale apparaît aujourd’hui comme un correctif séduisant : une région en recomposition, plus exclusivement dominée par une seule puissance, et en quête de voies d’accès diversifiées.

Le Pakistan y voit une opportunité d’atténuer la domination des grandes puissances sans les affronter directement, de retrouver de la pertinence sans tomber dans la dépendance, et d’externaliser ses anxiétés sécuritaires en projetant l’interdépendance économique au-delà de ses frontières occidentales. Sur le papier, la logique est irréprochable. Dans la pratique, sa mise en œuvre reste prisonnière de réalités qu’Islamabad préfère ignorer.

L’hypothèse selon laquelle le Pakistan pourrait émerger comme un acteur dominant en Asie centrale méconnaît une règle fondamentale de la techno-géopolitique : l’influence ne s’exporte qu’une fois la stabilité assurée sur le plan intérieur. La connectivité ne se décrète pas ; elle se mérite par la fiabilité.

Les États d’Asie centrale, malgré leurs systèmes autoritaires, sont profondément transactionnels et réfractaires au risque. Ils privilégient la prévisibilité, la continuité institutionnelle et la cohérence des politiques publiques — des qualités que le Pakistan a systématiquement érodées à travers une instabilité politique chronique, des revirements de politique brutaux et une économie maintenue en permanence sous perfusion.

La tentative pakistanaise de se positionner entre la Chine et les États-Unis à travers cette ouverture régionale révèle en outre une confiance stratégique excessive. Beijing demeure le principal soutien économique du Pakistan, mais sa patience s’amenuise visiblement. Les vulnérabilités sécuritaires du CPEC, les inquiétudes liées à l’endettement et les retards de mise en œuvre ont déjà introduit une prudence accrue dans la planification chinoise.

Si les ambitions centrasiatiques du Pakistan sont perçues comme des corridors concurrents plutôt que comme des prolongements complémentaires, elles pourraient discrètement fragiliser une relation qu’Islamabad ne peut se permettre de déstabiliser. La Chine ne s’oppose pas à l’ouverture du Pakistan ; elle s’oppose à son imprévisibilité.

Washington, pour sa part, offre une forme de pertinence sans véritable assurance. Les États-Unis appréhendent l’Asie centrale à travers un prisme étroit : la lutte antiterroriste, la résilience des chaînes d’approvisionnement et la prévention d’une domination chinoise exclusive. Le Pakistan pourrait se révéler ponctuellement utile comme facilitateur, mais non indispensable en tant que partenaire.

Toute attente selon laquelle l’Asie centrale restaurerait la centralité stratégique du Pakistan à Washington repose sur une mauvaise lecture des priorités américaines post-Afghanistan. L’ère de la rente géopolitique est révolue ; l’utilité doit désormais être démontrée, non présumée. Plus préoccupante encore est la conviction que l’intégration régionale pourrait se substituer aux réformes internes.

Le Pakistan se projette en hub de transit alors même que son économie demeure structurellement non compétitive. Il rêve de corridors énergétiques tandis que son secteur de l’électricité est miné par l’inefficacité. Il promeut des routes commerciales alors que ses régimes douaniers, fiscaux et réglementaires découragent les investisseurs. Il promet la sécurité à ses partenaires tout en peinant à sécuriser ses propres autoroutes et régions frontalières. Aucun corridor ne peut devancer l’échec de la gouvernance.

La variable afghane à elle seule devrait tempérer l’optimisme d’Islamabad. Toute vision tournée vers le nord traverse un pays sur lequel le Pakistan exerce une influence, mais pas un contrôle. Fonder une stratégie régionale de long terme sur un intermédiaire aussi instable, sans avoir préalablement consolidé la résilience intérieure, ne relève pas de la clairvoyance stratégique ; c’est un pari stratégique.

La conclusion inconfortable est la suivante : l’initiative centrasiatique du Pakistan n’échouera pas en raison de résistances extérieures, mais à cause de la négligence intérieure. Une ambition externe sans réforme interne n’est pas une stratégie — c’est une forme d’évasion. Si les décideurs à Islamabad souhaitent réellement donner un sens à ce pivot, le point de départ ne se trouve pas dans les sommets à l’étranger, mais dans les réformes nationales.

La stabilisation économique doit dépasser la gestion de crise sous l’égide du FMI pour s’orienter vers la compétitivité des exportations, la productivité industrielle et la rationalisation du secteur énergétique. La réforme de la gouvernance doit privilégier la continuité institutionnelle au détriment d’un pouvoir centré sur les personnalités, afin de restaurer la crédibilité de l’action publique civile et des cadres réglementaires. La stabilité politique doit être gagnée par la légitimité, et non administrée par la coercition, car aucun partenaire étranger n’investit dans un État incertain de son propre avenir.

Le Pakistan doit également renoncer à l’illusion selon laquelle l’équilibrage des grandes puissances pourrait se substituer à la construction d’un État fonctionnel. L’autonomie stratégique ne s’obtient pas en opposant les capitales les unes aux autres ; elle s’impose lorsqu’un pays devient trop stable, trop précieux et trop prévisible pour être ignoré.

Tant que le Pakistan n’aura pas traité sa dégradation socio-économique, l’incohérence de sa gouvernance et sa fragmentation politique, l’Asie centrale restera un écran de projection d’ambitions inabouties plutôt qu’une plateforme d’influence réelle.

Pour résumer, la géographie a offert au Pakistan une opportunité que bien des États lui envieraient. L’histoire, toutefois, délivre une leçon plus sévère : la géographie ne récompense que ceux qui savent d’abord se gouverner eux-mêmes. Sans réparation intérieure, le pivot régional du Pakistan viendra s’ajouter à une longue liste de doctrines stratégiques, éloquentes dans leurs intentions, impressionnantes dans leur rhétorique, mais finalement défaites par les réalités internes.

Mirza Abdul Aleem Baig

Mirza Abdul Aleem Baig est le président du Strategic Science Advisory Council (SSAC) – Pakistan.

Observateur indépendant des dynamiques mondiales, il s’intéresse profondément aux rouages complexes de la techno-géopolitique, explorant comment la science et la technologie, les relations internationales, la politique étrangère et les alliances stratégiques façonnent le nouvel ordre mondial émergent.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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