par Muhammad Asif NOOR
Plus de 140 jours se sont écoulés depuis le 27 juillet 2025, date à laquelle la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président des États-Unis, Donald Trump, ont finalisé en Écosse leur cadre tarifaire. L’accord a instauré un droit de douane de base de 15 % sur la majorité des biens de l’UE exportés vers les États-Unis, assorti d’exemptions limitées pour certains secteurs tels que l’aéronautique, les médicaments génériques et certaines matières premières. En contrepartie, l’UE a pris des engagements imprécis — 600 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis et 750 milliards de dollars d’achats d’énergie américaine — tout en supprimant les droits sur les produits industriels américains. Présenté comme un compromis destiné à éviter une escalade, l’accord a suscité de vives critiques de la part des organisations patronales européennes, des économistes et de responsables publics, qui en dénoncent les déséquilibres et les failles. Les derniers indicateurs d’Eurostat, de la Commission européenne et des enquêtes sectorielles révèlent une réalité sombre : les droits de douane érodent la compétitivité des exportations européennes, frappent de plein fouet des industries clés et plafonnent la croissance dans un contexte d’incertitude persistante.
Le caractère non contraignant de ce cadre laisse subsister des ambiguïtés en matière d’application, ce qui accroît les risques de tensions transatlantiques. Par ailleurs, l’appréciation de l’euro de 5 à 7 % face au dollar depuis la mi-2025 a encore renchéri les biens européens sur le marché américain.
La publication par Eurostat, le 25 novembre 2025, des données du troisième trimestre met en évidence l’ampleur des dégâts. L’excédent commercial de l’UE avec les États-Unis s’est contracté à 40,8 milliards d’euros, en baisse de 13,3 % par rapport aux 47,1 milliards du deuxième trimestre et presque divisé par deux par rapport au pic de 81,2 milliards du premier trimestre, dopé par des stocks constitués avant l’entrée en vigueur des droits de douane. Les exportations européennes vers les États-Unis ont reculé de 0,8 % en glissement trimestriel au T3, après une chute de 7,1 % au T2, et les tendances préliminaires d’octobre-novembre signalent une faiblesse persistante. L’évaluation de vulnérabilité de la Commission montre que les exportations à destination des États-Unis représentent en moyenne 3 % du PIB de l’UE et sont soumises à un taux effectif combiné d’environ 10 %, ce qui se traduit, selon les modèles QUEST, par un impact négatif de 0,3 point de PIB, avec une exposition plus élevée en Irlande (0,6 %) et dans les petits États dépendants d’exportations de niche.
Les effets se font sentir dans l’ensemble du bloc. Au-delà de la chute de 23,5 % des exportations allemandes vers les États-Unis en août (selon Destatis), la France a vu ses expéditions de machines et de produits de luxe reculer de 8 à 10 % au T3, l’Italie enregistrer une baisse de 12 % dans les véhicules et la mode, et l’Espagne un repli de 7 % des produits agroalimentaires, selon les rapports nationaux. Les exportations pharmaceutiques irlandaises, bien que partiellement exemptées, ont également diminué en raison de perturbations des chaînes d’approvisionnement. Les anticipations d’exportation de la zone euro, suivies par des enquêtes comparables à l’indice Ifo, se situent à des niveaux proches de leurs plus bas pluriannuels. Les économistes d’ING prévoient une baisse cumulée de 8 à 17 % des exportations UE–États-Unis sur deux ans, avertissant que les droits de douane, combinés aux vents contraires liés aux taux de change, ont neutralisé les exportations comme moteur de croissance pour un continent fortement orienté vers le commerce.
Les droits de douane ont durement frappé la base industrielle européenne, aggravant les effets des coûts énergétiques, de la concurrence chinoise et des goulets d’étranglement logistiques. Le secteur automobile — de Volkswagen en Allemagne à Renault en France et Stellantis en Italie — fait face à un taux de 15 %, contre 2,5 % auparavant, auquel s’ajoutent des droits de 50 % sur l’acier et l’aluminium ainsi que des surtaxes sur les pièces et les véhicules utilitaires depuis novembre. Cette situation ouvre davantage le marché aux concurrents américains exemptés de droits. Volkswagen a annoncé une chute de 58 % de ses bénéfices sur neuf mois, à 5,4 milliards d’euros, imputant 5 milliards d’euros aux coûts tarifaires ; Mercedes-Benz a vu ses bénéfices divisés par deux. À l’échelle du bloc, la production automobile risque d’entraîner une perte de 0,3 à 0,5 % de PIB dans les régions les plus exposées, comme la Slovaquie et la Tchéquie.
Les secteurs des machines et de l’ingénierie — points forts des Pays-Bas, de la Suède et de l’Italie — subissent des prélèvements cumulés et une bureaucratie accrue, les exportations vers les États-Unis ayant reculé de 9 % au T3 à l’échelle de l’UE. L’industrie chimique européenne, dominante en Belgique et aux Pays-Bas, a vu ses excédents passer de 54,1 milliards d’euros au T1 à 23 milliards au T3. Le conseil de l’industrie prévoit une baisse de 2 % de la production en 2025, citant une chute brutale des commandes nord-américaines. Les indices PMI manufacturiers confirment ce climat morose. L’indice S&P Global de novembre, à 45,2, signale une contraction accélérée — la plus marquée depuis plusieurs mois — avec un fort recul des nouvelles commandes et de la production. La déviation des échanges aggrave encore le choc : les droits américains sur la Chine redirigent des produits à bas prix vers l’Europe, comprimant les prix dans l’électronique et le textile.
Alors que les exportations fléchissent, la reprise européenne s’essouffle. Les prévisions économiques d’automne 2025 de la Commission (17 novembre) tablent sur une croissance du PIB de l’UE de 1,4 % pour l’année — modeste et inférieure de 0,2 point aux scénarios d’avant droits de douane — les exportations nettes pesant sur l’activité jusqu’en 2026-2027. Les modèles de Bruegel et du Conference Board estiment un impact négatif de 0,2 à 0,3 % à court terme, pouvant atteindre 0,7 % à plus long terme si l’incertitude perdure.
La prochaine mise à jour de la BCE, attendue en décembre, devrait faire écho à une dynamique à court terme « faible » dans un contexte de frictions commerciales. Les disparités nationales soulignent une répartition inégale des coûts : la stagnation allemande contraste avec une résilience plus marquée de la France et de l’Italie grâce aux services, tandis que l’exposition industrielle de l’Europe orientale amplifie les risques. Le climat des affaires demeure déprimé, les réformes étant jugées insuffisantes face aux vents contraires mondiaux.
La pression politique s’intensifie. Des députés européens commencent à exiger des limites plus claires, des garanties et des échéances précises pour les préférences tarifaires. Toutefois, l’action reste prudente. Les instruments anti-coercition n’ont pas été utilisés et toute mesure de rétorsion a été évitée afin de préserver le dialogue. Cette retenue a une valeur, mais elle a aussi un coût lorsque les déséquilibres persistent.
L’Europe est désormais face à un choix stratégique. Elle peut continuer à absorber ce frein en espérant un retour progressif à la stabilité. Ou bien elle peut s’ajuster selon ses propres termes, en renforçant le marché unique, en diversifiant ses partenariats commerciaux et en se tenant prête à recourir à la réciprocité pour défendre ses intérêts. Il s’agit de rétablir l’équilibre dans une relation qui s’est récemment désaxée depuis le second mandat de l’administration Trump.
Les droits de douane ne sont pas de simples instruments économiques. Ils façonnent les anticipations, l’investissement et la confiance. Lorsqu’ils deviennent la norme entre partenaires, ils redéfinissent les règles du jeu. L’expérience européenne depuis juillet montre que même une trêve peut imposer des coûts durables si elle manque de symétrie et de clarté.
L’accord d’Écosse a permis de gagner du temps. La manière dont l’Europe utilisera ce temps déterminera si le ralentissement actuel restera un ajustement temporaire ou deviendra une contrainte durable. Accepter un équilibre de faible croissance comme prix de la stabilité serait une erreur stratégique. Retrouver une capacité d’action — par la diversification, l’intégration et une défense économique crédible — demeure la voie la plus soutenable à une époque où le protectionnisme n’est plus l’exception, mais une caractéristique structurante du commerce mondial.















