par Mirza Abdul Aleem BAIG
La relance du Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (India-Middle East-Europe Corridor, IMEC) constitue une évolution majeure dans le commerce mondial et la géopolitique. Initialement présenté lors du sommet du G20 à Delhi en septembre 2023, l’IMEC a été conçu comme une initiative stratégique visant à renforcer la connectivité économique entre l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe.
Les récents efforts pour relancer le projet, illustrés par les discussions du Premier ministre indien Narendra Modi avec le président américain Donald Trump et l’annonce qui les a préédées à Marseille aux côtés du président français Emmanuel Macron, soulignent son importance. L’intérêt de la France à positionner Marseille comme un hub clé en Méditerranée occidentale témoigne de l’implication croissante de l’Europe. Toutefois, comme toute grande initiative économique, l’IMEC doit surmonter des obstacles géopolitiques et financiers considérables qui pourraient conditionner sa faisabilité et son impact à long terme.
Le Moyen-Orient demeure une région marquée par une instabilité significative, et le succès de l’IMEC est profondément lié à son paysage politique. Le conflit israélo-palestinien en cours a encore complexifié les relations régionales. L’Arabie saoudite, acteur clé du projet, a clairement indiqué que la normalisation de ses relations avec Israël dépendait de l’établissement d’un État palestinien. Cette condition pèse lourdement sur la viabilité du projet, car un retrait du soutien saoudien en affaiblirait considérablement les perspectives. Par ailleurs, les menaces sécuritaires posées par les rebelles houthis en mer Rouge constituent un autre défi. Bien que la route maritime entre l’Inde et les Émirats Arabes Unis n’emprunte pas la mer Rouge, l’instabilité régionale pourrait perturber les flux commerciaux et les projets d’infrastructure essentiels.
Au-delà des conflits régionaux, l’IMEC doit également faire face à la concurrence de l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, BRI), et en particulier du Corridor économique Chine-Pakistan (China Pakistan Economic Corridor, CPEC). La Chine a étendu son influence par le biais d’investissements massifs en infrastructures, s’imposant comme la puissance économique dominante en Asie et au-delà. Lancée en 2013, la BRI vise à établir un vaste réseau de routes, de chemins de fer et de liaisons maritimes reliant la Chine à l’Afrique, l’Europe et le reste de l’Asie. Le CPEC, composante majeure de cette initiative, a pour ambition de relier la province chinoise du Xinjiang au port pakistanais de Gwadar, offrant ainsi à la Chine un accès direct à la mer d’Arabie. Si ces projets promettent une croissance économique, ils suscitent également des résistances en raison de préoccupations liées à la viabilité de la dette, à la souveraineté et aux risques sécuritaires.
L’un des défis majeurs des Nouvelles Routes de la Soie réside dans l’alourdissement de la dette des pays participants. Des nations comme le Sri Lanka, le Pakistan et plusieurs États africains peinent à rembourser leurs emprunts chinois et se retrouvent parfois contraintes de céder des actifs stratégiques. Le port de Hambantota au Sri Lanka, concédé à la Chine pour une durée de 99 ans en raison de l’incapacité du pays à honorer ses obligations financières, constitue un avertissement clair pour d’autres États. Le Pakistan, bénéficiaire clé du CPEC, est également confronté à une instabilité économique et à une crise de la dette, soulevant des doutes sur la viabilité à long terme de l’initiative. De plus, l’emprise croissante de la Chine sur des infrastructures critiques alimente des craintes de néocolonialisme, incitant plusieurs pays à réévaluer leur engagement dans ces projets.
À l’inverse, l’IMEC propose un modèle économique alternatif privilégiant la coopération multilatérale et des investissements diversifiés. Contrairement à l’approche centralisée de la Chine, souvent synonyme de dépendance financière, l’IMEC s’appuie sur un engagement multiple impliquant l’Inde, l’Europe, les États-Unis et les nations du Golfe, afin de bâtir un réseau commercial plus équilibré et durable. Le rôle stratégique des Émirats Arabes Unis et de l’Arabie saoudite est particulièrement crucial, ces pays servant de hubs de transit essentiels entre l’Asie et l’Europe. Toutefois, l’exclusion d’acteurs régionaux majeurs tels que l’Égypte, Oman et la Turquie soulève des interrogations quant à l’inclusivité du corridor. L’absence de l’Égypte, qui contrôle le canal de Suez, est particulièrement notable, sa participation pouvant offrir une plus grande flexibilité et des itinéraires alternatifs pour le commerce mondial.
Au cœur de la dimension géopolitique de l’IMEC se trouve le partenariat émergent entre les États-Unis et l’Inde, qui vise à contrebalancer l’influence croissante de la Chine. Au cours de la dernière décennie, l’Inde et les États-Unis ont approfondi leurs relations économiques et stratégiques, reconnaissant des intérêts communs dans le maintien d’un ordre international fondé sur des règles. L’IMEC s’aligne sur la stratégie Indopacifique plus large de Washington, qui cherche à contenir l’expansionnisme chinois et à sécuriser les routes commerciales vitales. En soutenant l’IMEC, les États-Unis renforcent non seulement leur engagement économique dans la région, mais affirment également le rôle de l’Inde comme puissance commerciale mondiale. Ce partenariat contraste nettement avec les accords bilatéraux de la Chine, qui privilégient souvent les intérêts de Beijing au détriment des économies locales.
Les ambitions stratégiques de l’Inde constituent également un moteur clé de la relance de l’IMEC. En tant qu’une des économies à la croissance la plus rapide au monde, l’Inde cherche à s’imposer comme un pôle manufacturier et commercial de premier plan. Ce corridor lui offre une opportunité d’améliorer sa connectivité avec les marchés européens tout en réduisant sa dépendance aux chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine. En investissant dans de nouveaux terminaux portuaires, des liaisons ferroviaires et des infrastructures numériques, l’Inde peut se positionner comme un acteur central de l’écosystème commercial mondial. Le corridor présente également des avantages significatifs en matière de sécurité énergétique, en facilitant l’accès de l’Inde aux ressources pétrolières et gazières du Moyen-Orient.
Malgré son potentiel, l’IMEC doit lever plusieurs incertitudes financières. Si l’Arabie saoudite s’est engagée à investir 20 milliards de dollars dans l’initiative, les engagements d’investissement plus larges restent flous. Les estimations suggèrent que chaque composante du corridor pourrait nécessiter entre 3 et 8 milliards de dollars, soulevant des interrogations sur les sources de financement et la viabilité financière à long terme. Compte tenu de l’ampleur du projet, l’implication du secteur privé sera essentielle pour garantir son succès.
Par ailleurs, des défis logistiques, comme l’harmonisation des systèmes ferroviaires et des réglementations douanières entre plusieurs pays, devront être surmontés pour assurer un commerce fluide. En de nombreux aspects, l’IMEC se positionne comme un contrepoids stratégique aux Nouvelles Routes de la Soie, proposant une approche plus transparente et collaborative du commerce mondial. Cependant, son succès repose sur la capacité des nations participantes à naviguer dans un environnement géopolitique complexe et à favoriser des partenariats inclusifs.
Le potentiel de l’IMEC à redéfinir le commerce mondial est indéniable, mais la concrétisation de cette vision nécessitera une planification rigoureuse, des investissements soutenus et, surtout, une stabilité régionale. Tandis que le monde observe les progrès de l’IMEC, son impact sur la scène géopolitique sera scruté de près, influençant l’avenir de la connectivité économique pour les décennies à venir.
Auteur: Mirza Abdul Aleem Baig est le président du Strategic Science Advisory Council (SSAC) – Pakistan. Observateur indépendant des dynamiques mondiales, il s’intéresse profondément aux rouages complexes de la techno-géopolitique, explorant comment la science et la technologie, les relations internationales, la politique étrangère et les alliances stratégiques façonnent le nouvel ordre mondial émergent.
Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.