Un duel stratégique : IMEC vs. BRI – un tournant dans le nouvel ordre mondial

L'IMEC apparaît comme une alternative stratégique à l’Initiative "Belt and Road", en proposant une route commerciale collaborative.

par Mirza Abdul Aleem BAIG

Dans une économie mondiale en constante évolution, le développement des infrastructures est devenu un levier puissant d’influence géopolitique. Lancée en 2013, l’initiative chinoise « Belt and Road Initiative » (BRI) a profondément remodelé les routes commerciales mondiales, reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe à travers un vaste réseau de routes, de chemins de fer et de ports.

En réponse, le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (India-Middle East-Europe Economic Corridor, IMEC) a émergé comme une contre-mesure soutenue par les États-Unis, l’Inde et plusieurs nations européennes. Son annonce lors du sommet du G20 en septembre 2023 a marqué un tournant dans l’équilibre géopolitique, les nations alignées sur l’Occident cherchant à proposer une alternative aux routes commerciales dominées par la Chine et à concurrencer son expansion économique mondiale.

L’IMEC est conçu comme un corridor économique multimodal reliant l’Inde à l’Europe via le Moyen-Orient. Il comprend deux axes majeurs : un corridor oriental reliant l’Inde au Golfe arabo-persique et un corridor nord reliant le Moyen-Orient à l’Europe. Contrairement à la BRI, qui repose sur des investissements et des partenariats dirigés par la Chine, l’IMEC est un projet collaboratif intégrant des investissements conjoints de plusieurs pays, dont l’Inde, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), l’Union européenne (UE) et les États-Unis.

Ce projet vise à améliorer la connectivité régionale, l’efficacité du commerce et la sécurité énergétique, tout en renforçant les liens économiques et politiques entre les nations participantes. En ce sens, l’IMEC cherche à s’imposer comme une alternative crédible à la BRI, en mettant en avant un modèle d’infrastructure transparent, durable et financièrement responsable.

D’un point de vue géopolitique, l’établissement de l’IMEC représente un défi de taille à l’influence croissante de la Chine dans le commerce mondial. La BRI a été un pilier central de la politique étrangère chinoise, permettant à Beijing d’étendre son influence économique et diplomatique auprès des nations en développement en Asie, en Afrique et au-delà. Grâce à des investissements massifs dans les infrastructures, la Chine a pu créer des dépendances économiques avec ses partenaires, en échange de prêts et d’une assistance financière qui lui garantissent un accès à long terme à des routes commerciales stratégiques, des ressources énergétiques et des positions géopolitiques clefs.

Cette expansion d’influence a suscité des critiques des nations occidentales, qui estiment que les investissements chinois créent une dépendance à la dette et un levier politique, compromettant ainsi la souveraineté des pays bénéficiaires. Le lancement de l’IMEC vise à inverser cette tendance en proposant une alternative fondée sur la viabilité financière, l’investissement collaboratif et le respect des normes réglementaires internationales.

Un point de différenciation clef entre l’IMEC et la BRI réside dans leurs modèles de financement respectifs. Alors que la BRI est principalement financée par des banques d’État chinoises et des entreprises publiques, l’IMEC repose sur un cadre d’investissement conjoint impliquant de multiples parties prenantes, y compris le secteur privé. Cette approche réduit la charge financière sur un seul pays et garantit une structure de financement plus diversifiée et résiliente.

De plus, l’IMEC met un accent particulier sur des infrastructures durables et intelligentes, le commerce numérique et les corridors énergétiques, en accord avec les objectifs des nations occidentales visant à promouvoir l’énergie verte et les avancées technologiques. En revanche, la BRI, avec son accent sur les infrastructures traditionnelles à grande échelle, a souvent été critiquée pour ses impacts environnementaux et son manque de transparence dans les accords financiers.

D’un point de vue stratégique, le développement de l’IMEC revêt une importance particulière pour l’Inde, qui cherche depuis longtemps à étendre son influence économique et ses partenariats commerciaux au-delà de l’Asie du Sud. En établissant une route commerciale directe via le Moyen-Orient, l’IMEC renforce la position de l’Inde en tant qu’acteur clé du commerce mondial et réduit sa dépendance aux chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine. Le corridor améliore également les liens économiques et diplomatiques de l’Inde avec les États du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui sont devenus des partenaires économiques cruciaux ces dernières années.

En outre, en prolongeant le corridor jusqu’en Europe, l’IMEC favorise une intégration plus étroite entre l’Inde et le marché européen, la positionnant comme un centre stratégique dans les réseaux commerciaux mondiaux. Ce réalignement des routes commerciales remet en question la domination traditionnelle de la Chine sur le commerce Asie-Europe, intensifiant ainsi la concurrence géopolitique entre New Delhi et Beijing.

Malgré ses avantages stratégiques, l’IMEC doit surmonter plusieurs défis susceptibles d’affecter sa capacité à rivaliser avec la BRI. L’un des principaux obstacles réside dans la complexité de sa mise en œuvre et de son financement. Contrairement à la BRI, qui fonctionne sous un système de prise de décision centralisé dirigé par la Chine, l’IMEC nécessite une coordination entre plusieurs nations, chacune ayant ses propres priorités économiques et considérations politiques. Assurer une exécution rapide et un investissement soutenu nécessitera un engagement diplomatique fort et une volonté politique durable de la part de tous les acteurs impliqués.

De plus, la volatilité géopolitique du Moyen-Orient constitue un risque potentiel pour la stabilité du corridor. Les conflits régionaux, l’instabilité politique et les alliances changeantes pourraient entraver les progrès de l’IMEC et le rendre vulnérable aux chocs externes. À l’inverse, la BRI bénéficie déjà d’un solide réseau commercial et de partenariats infrastructurels établis depuis une décennie, lui conférant une avance significative sur l’IMEC.

Un autre défi majeur pour l’IMEC est de proposer une valeur ajoutée convaincante aux pays partenaires potentiels. Bien que de nombreuses nations expriment des préoccupations concernant le modèle d’investissement basé sur la dette de la Chine dans le cadre de la BRI, la réalité est que ce financement a permis à de nombreux pays en développement d’accéder à des infrastructures dont ils avaient un besoin urgent.

Pour rivaliser efficacement, l’IMEC devra non seulement se présenter comme une alternative financièrement viable, mais aussi prouver sa capacité à livrer des projets d’infrastructure à un rythme et une échelle compétitifs. Cela nécessitera des mécanismes de financement innovants, des partenariats public-privé et un soutien politique fort des puissances occidentales pour assurer sa crédibilité et sa pérennité.

La rivalité géopolitique entre l’Occident et la Chine en matière de développement des infrastructures dépasse le cadre de l’IMEC et de la BRI. Elle reflète une lutte plus large pour l’influence sur la gouvernance du commerce mondial, les partenariats économiques et les alliances stratégiques. Les États-Unis, en particulier, se sont montrés très actifs dans leur volonté de contrer l’expansion économique de la Chine, et l’IMEC s’inscrit dans leur stratégie globale de renforcement des alliances avec des acteurs économiques majeurs tels que l’Inde, l’Arabie saoudite et l’UE.

En favorisant une intégration économique plus poussée entre les nations démocratiques et alliées, l’IMEC vise à créer un contrepoids à l’influence croissante de la Chine, garantissant ainsi un commerce mondial diversifié et non dépendant d’un seul modèle économique. Le succès de l’IMEC dépendra de sa capacité à concrétiser sa vision et à maintenir un élan politique et économique face aux défis géopolitiques.

S’il ne remplacera peut-être pas immédiatement la BRI, l’IMEC représente néanmoins une avancée majeure vers un monde multipolaire où le développement des infrastructures n’est plus dominé par une seule superpuissance.

Auteur: Mirza Abdul Aleem Baig est le président du Strategic Science Advisory Council (SSAC) – Pakistan. Observateur indépendant des dynamiques mondiales, il s’intéresse profondément aux rouages complexes de la techno-géopolitique, explorant comment la science et la technologie, les relations internationales, la politique étrangère et les alliances stratégiques façonnent le nouvel ordre mondial émergent.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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