Ce que le silence de la visite de Tokaïev au Pakistan signifie

La visite de Tokaïev au Pakistan visait moins à conclure des projets qu’à envoyer un signal affirmant l’indépendance du Kazakhstan.

par Sébastien GOULARD

Le président Kassym-Jomart Tokaïev a effectué une visite d’État de deux jours à Islamabad, les 3 et 4 février 2026. Les images ont été celles, attendues, des cérémonies officielles, des entretiens de haut niveau et des nombreuses séances photographiques aux côtés des dirigeants pakistanais. Le président Asif Ali Zardari et le Premier ministre Shehbaz Sharif l’ont accueilli avec tous les honneurs sur la base aérienne de Nur Khan, à Rawalpindi.

Au milieu du faste et du protocole, un élément s’est toutefois distingué : le silence entourant l’Accord de partenariat stratégique, ainsi que la rareté d’engagements opérationnels précis ou de projets phares, tels que l’on aurait pu s’y attendre à l’occasion d’une visite présidentielle de cette envergure. Cette divergence entre visibilité et spécificité n’est pas fortuite. Elle relève d’un choix stratégique en matière de diplomatie.

La visite de Tokaïev visait à repositionner l’image diplomatique du Kazakhstan dans un contexte international devenu plus conditionnel pour les États, plutôt qu’à lancer des projets de coopération concrets. Le sommet de deux jours a été expressément organisé pour signifier l’indépendance du Kazakhstan et sa capacité à ne pas se lier à des résultats prédéterminés. Le véritable résultat de cette visite réside dans la transmission d’un message politique soigneusement calibré sur le plan stratégique, formulé avec suffisamment de généralité pour préserver une marge de manœuvre diplomatique.

Il s’agissait de la première visite d’État d’un président kazakh au Pakistan depuis plus de vingt ans, selon les annonces officielles. Le Kazakhstan et le Pakistan entretiennent des relations depuis que ce dernier a été l’un des premiers États à reconnaître l’indépendance d’Astana en 1991. Les relations bilatérales ont toutefois été marquées par une coopération cordiale mais distante, sans véritable interaction au niveau d’un partenariat stratégique approfondi.

Ce déplacement a été explicitement présenté comme une étape vers un niveau supérieur de la relation. Le 4 février 2026, les dirigeants ont signé une déclaration conjointe sur le partenariat stratégique, s’engageant à intensifier la coopération dans huit domaines prioritaires, notamment le dialogue politique, la sécurité, le commerce et l’investissement, la logistique, l’éducation et la coopération climatique. Le ministère pakistanais des Affaires étrangères avait annoncé que les discussions porteraient sur le renforcement des échanges commerciaux, de la connectivité et de la coopération logistique.

Le commerce bilatéral entre le Pakistan et le Kazakhstan a atteint environ 105 millions de dollars entre janvier et novembre 2025, soit une hausse significative par rapport à la même période en 2024. Les deux gouvernements ont exprimé l’objectif commun de porter les échanges à un milliard de dollars dans les prochaines années. Un accord de 108 millions de dollars pour l’achat de 600 nouveaux autobus électriques constitue un autre indicateur des motivations économiques sous-jacentes au partenariat. Néanmoins, l’absence de structures détaillées de mise en œuvre alimente l’idée que ce partenariat demeure davantage symbolique que fonctionnel sur le plan politique. Malgré les proclamations, le contenu est resté au niveau de cadres généraux de coopération plutôt que de plans d’exécution concrets.

Si l’objectif avait été d’établir une collaboration étroitement structurée et fondée sur des projets précis, on aurait pu s’attendre à des mémorandums détaillant les livrables, les échéances ou des engagements d’infrastructures emblématiques. Certes, trente-deux accords commerciaux ont été signés lors du forum d’affaires, dont un contrat industriel de 108 millions de dollars portant sur des autobus électriques, traduisant une intention économique claire.

Cependant, même dans des secteurs allant de la logistique aux services numériques, les accords n’ont pas été organisés selon une séquence cohérente susceptible de constituer une feuille de route coordonnée. Cette tendance suggère une préférence pour un engagement large mais ouvert, plutôt qu’un engagement structuré et contraignant.

Des analystes ont décrit cette visite comme le signe d’une évolution subtile mais significative de la perspective géoéconomique en Asie centrale, où le Pakistan est de plus en plus perçu comme une porte d’entrée méridionale viable. Toutefois, c’est la dimension géopolitique, et non la spécificité des projets, qui a prédominé.

Un signal stratégique résultant des tensions inrternationales

Ce comportement doit être replacé dans son environnement diplomatique élargi. Depuis l’indépendance, la politique étrangère du Kazakhstan repose sur une approche dite « multi-vectorielle », consistant à diversifier ses relations politiques et économiques avec les principales puissances et régions afin de préserver son autonomie.

Cependant, depuis 2022, l’ordre international tolère moins l’ambiguïté. L’invasion totale de l’Ukraine par la Russie a accentué la polarisation géopolitique et placé la neutralité sous surveillance. Les normes commerciales concurrentes, les régimes de sanctions et de conformité secondaire ont transformé les interactions ordinaires en déclarations politiques implicites. Dans un tel environnement, même un engagement neutre peut être interprété comme un alignement.

Dès lors, ce n’est pas seulement la manière dont les partenariats sont conclus qui importe, mais également la façon dont ils sont communiqués et maintenus ouverts.

Pourquoi le Pakistan ?

Le Pakistan occupe une position stratégique en Asie du Sud, sans pour autant constituer une puissance centrale dans les rapports de force eurasiens. Comparé aux interactions avec des pôles régionaux tels que la Russie, la Chine, la Turquie ou l’Union européenne, le poids géopolitique du Pakistan reste périphérique aux grands blocs. Cela fait d’Islamabad une plateforme relativement sûre pour émettre des signaux diplomatiques sans susciter de réactions adverses majeures.

En outre, le Pakistan présente un potentiel en tant que centre de transit et manifeste un intérêt régional pour la connexion avec l’Asie centrale, ce qui en fait un partenaire adapté pour illustrer l’ouverture méridionale du spectre diplomatique kazakh, sans contraindre Astana à un choix binaire dans la rivalité des grandes puissances.

Le choix du partenaire était ainsi aussi significatif que la visite elle-même.

Le rôle de la diplomatie présidentielle

Les visites présidentielles n’ont pas la même portée que les échanges techniques ou ministériels. Elles relèvent de l’intention et de la reconnaissance, et non uniquement de la négociation. Elles signalent le sérieux et l’importance accordés à la relation sur la scène internationale.

En l’espèce, une visite d’État n’était pas indispensable pour négocier des accords avec le Pakistan, la coopération existant déjà aux niveaux ministériel et parlementaire. L’élévation du format indiquait plutôt qu’Astana considère Islamabad comme un interlocuteur significatif, sans pour autant s’engager dans un agenda strict et centré sur des projets définis.

Cette forme d’interaction hautement visible, combinée à une évitation explicite de livrables rigoureusement définis, est caractéristique d’un signal diplomatique émis par des États cherchant à préserver leur flexibilité dans un contexte incertain.

Plusieurs publics, un message unique

La visite s’adressait à différents publics. Aux grandes puissances, le Kazakhstan a signifié qu’il conserve sa liberté de mouvement diplomatique et ne se limite à aucun bloc. À ses pairs régionaux, il a démontré qu’un engagement diversifié peut être mené de manière progressive, discrète et non conflictuelle. Aux investisseurs et aux marchés, il a communiqué une image de stabilité et de fiabilité, soulignant son ouverture à la coopération à différents niveaux.

La formulation de « partenariat stratégique » implique la poursuite d’interactions régulières et d’une coopération au sein de structures élargies, sans toutefois détailler des dépendances susceptibles de restreindre l’indépendance.

L’initiative de Tokaïev au Pakistan s’inscrit dans une tendance plus large observée parmi les puissances intermédiaires : afficher une préférence par la présence plutôt que par l’engagement contraignant. Au lieu de définir un état final, elles cultivent une perception de flexibilité leur permettant de s’adapter à l’évolution des alignements mondiaux.

Dans cette forme de diplomatie, la réversibilité et l’ambiguïté interprétative sont valorisées dans un monde où les promesses explicites peuvent rapidement devenir des contraintes.

La visite du président Tokaïev au Pakistan, en février 2026, n’avait donc pas pour objectif principal d’élargir des projets de coopération existants. Elle relevait d’un processus subtil de signalement stratégique, destiné à repositionner le Kazakhstan comme un acteur indépendant capable d’attirer des partenaires variés sans sacrifier sa flexibilité politique.

Pour les observateurs attachés aux résultats tangibles, cette visite peut paraître générique. Mais à la lumière d’une analyse attentive des pratiques diplomatiques contemporaines, elle constitue un signal soigneusement dosé : un État peut être présent, actif et doté de gravité, tout en demeurant flexible dans un système international plus compétitif.

Le silence sur les modalités opérationnelles ne doit pas être interprété comme un signe de faiblesse. Il s’agit au contraire d’un geste diplomatique stratégique, façonné par les dynamiques et les catégorisations actuelles qui structurent l’action internationale. L’évaluation réelle de ce partenariat ne se fera pas à l’aune des déclarations, mais à celle de la mise en œuvre effective des initiatives communes.

Nimra Malik

Nimra Malik est titulaire d’un master en relations internationales de l’Université Comsats d’Islamabad.

Elle travaille actuellement comme assistante de recherche au sein du CCTVES, à l’Institut d’Études Régionales (IRS) d’Islamabad, au Pakistan.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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