par Fareena HABIB
En juillet 2025, la Russie est devenue le premier pays à reconnaître le gouvernement taliban de l’Afghanistan. Depuis août 2021, les Taliban étaient restés largement isolés dans un monde pourtant interconnecté. À la suite de cette reconnaissance, des questions émergent quant aux intérêts respectifs des Taliban et du Kremlin. Lorsqu’un pays reconnaît un gouvernement, il lui permet d’élargir ses relations, notamment en matière d’engagements économiques et de coopération en matière de renseignement contre des groupes transnationaux tels que l’État islamique – Province du Khorasan (ISKP ou IS-K). La Russie agit de la même manière. Cette initiative russe encouragerait d’autres pays à reconnaître le gouvernement taliban, réduisant ainsi l’isolement diplomatique de l’Afghanistan.
S’agit-il d’une situation gagnant-gagnant pour le Kremlin et Kaboul ?
Le principal adversaire du Kremlin, l’ISIS-Khorasan, façonne également ses relations avec l’Afghanistan. Le groupe a connu une résurgence après l’effondrement du gouvernement afghan en 2021 et le retrait des troupes américaines la même année. Il a mené des attaques massives contre des civils. En mars 2024, l’attentat du Crocus City Hall, à Moscou, perpétré par l’ISIS-K a tué des centaines de personnes en Russie. Ainsi, la décision de Moscou de reconnaître le régime taliban reflète un choix stratégique visant à sécuriser sa frontière sud et à contrer les menaces extrémistes telles que l’ISIS-K. Les responsables russes ont confirmé que cette initiative visait à renforcer la sécurité régionale et à lutter contre le terrorisme et le trafic de drogue. Cette reconnaissance ouvrira non seulement la voie à une coordination des efforts de sécurité, mais permettra également à la Russie d’étendre son influence stratégique en Asie centrale.
La relation entre les Taliban et l’ISIS-Khorasan est également marquée par une inimitié profonde, alimentée par des griefs historiques et par la lutte pour la domination du pays. Les deux groupes nourrissent une haine profondément enracinée l’un envers l’autre, faisant ainsi de la coopération russo-talibane en matière de lutte contre le terrorisme un objectif commun.
La stabilité régionale en jeu
Depuis le retrait des États-Unis en 2021, la Russie tente de s’imposer comme une puissance régionale. Elle comble le vide diplomatique créé par l’absence des Occidentaux. Cette reconnaissance positionne la Russie comme un acteur clé, non seulement dans la construction de l’avenir de l’Afghanistan, mais aussi dans la définition de la politique régionale. La principale inquiétude à l’échelle mondiale concerne les risques sécuritaires associés à cette reconnaissance. L’Afghanistan, en tant que sanctuaire pour des organisations terroristes, constitue une source de préoccupation majeure pour la Chine et le Pakistan.
La reconnaissance par la Russie représente un défi sécuritaire pour le Pakistan, notamment en ce qui concerne le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP). Le Pakistan a affirmé à plusieurs reprises que le régime taliban offrirait un refuge au TTP, un groupe responsable de nombreuses attaques terroristes dans le pays. Cette reconnaissance soulève également des interrogations quant à la sécurité de la Chine, car les principaux groupes terroristes qui la visent, à savoir le Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM) et l’Armée de libération du Baloutchistan (BLA) trouvent refuge en Afghanistan. En outre, le Corridor Economique Chine-Pakistan (CPEC) subit continuellement de graves revers en raison des activités du BLA. Le monde a été témoin des liens entre la BLA et d’autres organisations terroristes. Par l’intermédiaire de sa brigade Majeed, la BLA a mené plusieurs attaques meurtrières dans le sud-ouest du Pakistan, notamment à Awaran, Panjgur et Dalbandin. Il est important de souligner que la brigade Majeed entretient des liens opérationnels avec le TTP, l’IS-K et l’ETIM. Cette situation aggrave les défis pesant sur la sécurité du Pakistan et sur les ambitions économiques de la Chine.
Une autre préoccupation majeure liée à cette reconnaissance concerne le sort des droits des femmes et des minorités. Cette reconnaissance constitue une légitimation d’un régime critiqué sur la scène internationale pour ses violations des droits humains, en particulier les restrictions imposées aux femmes. Depuis 2021, l’éducation au-delà de la sixième année, la formation médicale et l’accès à l’emploi leur sont interdits. Des restrictions ont également été imposées à la distance que les femmes peuvent parcourir sans accompagnateur masculin, et même leur voix ne doit plus être entendue en public.
En résumé, la reconnaissance par la Russie du gouvernement taliban en Afghanistan marque un tournant majeur dans les dynamiques régionales, entraînant une interaction complexe entre intérêts géopolitiques, préoccupations sécuritaires et enjeux humanitaires. Si elle offre une voie potentielle pour que l’Afghanistan sorte de son isolement diplomatique et renforce le rôle de la Russie en tant que puissance régionale, elle soulève simultanément des questions cruciales quant aux implications pour les droits humains, en particulier ceux des femmes et des minorités. L’inimitié historique entre les Taliban et l’ISIS-K constitue un terrain commun pour la coopération contre l’extrémisme, mais cette reconnaissance pose également des défis sécuritaires pour les pays voisins, notamment le Pakistan et la Chine. En définitive, à mesure que la situation évolue, la capacité de la communauté internationale à répondre aux préoccupations relatives aux droits humains tout en naviguant dans la complexité politique de la région sera déterminante pour façonner l’avenir de l’Afghanistan et la stabilité de l’Asie du Sud dans son ensemble.











