La guerre en Iran et la renaissance de l’IMEC

La guerre en Iran retarde le développement de l'IMEC, mais un affaiblissement durable de Téhéran pourrait sécuriser ce projet stratégique.

par Sébastien GOULARD

La résurgence du conflit israélo-palestinien suite aux attaques du Hamas avait mis entre parenthèses le projet de corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (ou India-Middle-East-Europe Corridor, soit IMEC ou IMEEC) annoncé en grande pompe au sommet du G20 à New Delhi en septembre 2023. Depuis, le projet qui devait concurrencer, -ou compléter-, l’initiative chinoise « Belt and Road » n’avait que très peu progressé. Mais il semble aujourd’hui connaître une résurgence, malgré l’instabilité croissante au Moyen-Orient. Quelles seront les conséquences des frappes israélo-américaines en Iran sur la mise en place de l’IMEC ?

De nouvelles déclarations encourageantes

On peut lire depuis le début de l’année 2026 de nouvelles déclarations concernant l’IMEC qui devient un chantier prioritaire entre l’Inde et ses partenaires en Europe et au Moyen-Orient.

En début d’année, le chancelier allemand Friedrich Merz se rendait en Inde pour faciliter la signature d’un accord commercial entre l’Inde et l’Union Européenne. A cette occasion, le leader allemand réaffirmait son soutien au corridor Inde-Moyen-Orient-Europe.

Lors de sa visite à New Delhi, du 17 au 19 février dernier, le président français Emmanuel Macron s’est engagé aux côtés du Premier ministre indien Narendra Modi à travailler à la construction de ce nouveau corridor. Des accords ont ainsi été signés entre le port de Marseille et ceux de Mumbai et Mundra. La France espère ainsi faire de son port en Méditerranée un hub majeur de cette initiative. Une semaine plus tard, le Premier ministre indien était en visite d’Etat en Israël un partenaire majeur de l’Inde au Moyen-Orient. Dans son discours à la Knesset, Narendra Modi a réaffirmé son intention de développer l’IMEC en coopération avec ses partenaires régionaux dont Israël.

Ces déclarations font suite à celle du ministre des Affaires étrangères  Subrahmanyam Jaishankar à la conférence de Munich sur la sécurité le 14 février dernier, dans laquelle il affirmait que l’IMEC avançait, mais plus lentement que prévu.

La guerre en Iran

Mais depuis le 28 février 2026, l’Iran subit les frappes américaines et israéliennes. Les répliques menées par Téhéran contre l’ensemble de ses voisins du golfe persique mettent à mal les échanges dans la région, en obligeant les avions à éviter le Moyen-Orient, en ralentissant les flux maritimes (notamment de gaz et de pétrole) dans le détroit d’Ormuz. Dans ces conditions, il est difficile de voir le développement de l’IMEC à court terme. Cette région, déjà relativement instable, est aujourd’hui soumise à des tensions extrêmes qui empêchent tout projet lié à l’IMEC.

Il y a encore quelques années, l’Inde entretenait de relativement bonnes relations avec l’Iran, elle était ainsi un marché important pour les hydrocarbures iraniens. D’autre part, l’Inde investissait dans le développement du port iranien de Chabahar qui se voulait un nouveau hub maritime qui aurait rivalisé avec le port pakistanais de Gwadar, financé par la Chine, à seulement 200 km. Mais, en 2019, suite aux sanctions américaines sur le pétrole iranien, New Delhi a drastiquement revu son partenariat avec Téhéran.

L’Inde n’a pas dénoncé l’intervention israélo-américaine contre l’Iran. Le gouvernement indien n’a pas officiellement réagi après le torpillage par un sous-marin américain d’un navire iranien Iris Dena qui participait à un exercice militaire indien. Ce silence peut s’expliquer par la volonté de New Delhi de ne pas brusquer son partenariat avec les Etats-Unis et échapper à de nouveaux droits de douane, après que les deux puissances ont signé un nouvel accord commercial en février dernier.

L’Inde est pourtant particulièrement exposée à l’instabilité causée par la réponse iranienne aux frappes. Près de la moitié des importations indiennes d’hydrocarbures passent par le détroit d’Ormuz, ce qui oblige New Delhi à chercher aujourd’hui de nouvelles ressources en provenance des Etats-Unis et d’Amérique latine. D’autre part, les pays du golfe abritent une très forte communauté indienne. Près de 2,75 millions d’Indiens vivent en Arabie saoudite, et aux Emirats, la communauté indienne constitue  un tiers de la population (4,3 millions d’individus en 2024). Les missiles et drones iraniens pourraient potentiellement faire des victimes indiennes.

L’IMEC dans le contexte d’un affaiblissement de l’Iran

Ce contexte de tensions et d’instabilité retarde le développement de l’IMEC, il n’est pas possible aujourd’hui d’assurer la construction d’un corridor qui passerait par le golfe persique. Ce qui signifie que pour New Delhi, la guerre contre l’Iran doit se terminer rapidement, mais surtout, il ne faut pas qu’à l’avenir Téhéran puisse à nouveau menacer les échanges commerciaux dans le Grand Moyen-Orient et stopper le développement de l’IMEC.

Pour New Delhi, il est donc important que l’Iran soit durablement affaibli afin de relancer son projet de corridor. Une autre solution serait aussi de voir la chute du régime des mollahs, qui serait remplacé par un gouvernement plus proche des Etats-Unis et d’Israël, l’Iran pourrait ainsi être inclus dans le corridor IMEC. Cette option permettrait à l’Inde de ressusciter le port de Chabahar mais aussi d’accélérer la construction du nouveau corridor.

Le carrefour iranien

L’Iran présente une position clef entre le Moyen-Orient, l’Asie du Sud, l’Asie centrale, le Caucase et l’Europe. Le pays pourrait devenir un carrefour majeur du commerce international. La Chine avait tenté de tirer profit de ce potentiel en essayant de créer un corridor qui partirait de l’Iran jusqu’au Xinjiang à travers l’Asie centrale, dans le cadre de l’initiative « Belt and Road », mais les sanctions internationales contre Téhéran avaient fragilisé ce projet. Un changement de régime à Téhéran pourrait changer la donne et créer de nouveaux corridors en Iran. L’Inde deviendrait alors un partenaire incontournable d’un nouvel Iran, et l’IMEC ne serait plus menacé par les tensions régionales.

Sébastien Goulard

Sebastien Goulard is the Editor-in-Chief of GlobalConnectivities. He publishes articles and analyses on major infrastructure projects around the world, as well as initiatives that promote international exchange and cooperation. He has conducted extensive research on China’s Belt and Road Initiative.

Sebastien Goulard is also the founder of Cooperans, a consultancy firm that supports stakeholders engaged in international projects. He holds a PhD in the socio-economics of development from the École des Hautes Études en Sciences Sociales (School of Advanced Studies in the Social Sciences).

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