par Arman SIDHU
Deux gazoducs d’envergure sont en concurrence pour devenir la principale voie d’acheminement du gaz naturel nigérian vers les acheteurs européens. Le Gazoduc Atlantique Africain (AAGP), soutenu par le Maroc, et le Gazoduc Transsaharien (TSGP), piloté par l’Algérie, reflètent chacun les ambitions stratégiques de leurs parrains nord-africains. Aucun des deux n’a véritablement entamé de travaux significatifs. Pourtant, tous deux présentent une nouvelle urgence après que l’Union européenne a décidé d’interdire les importations de gaz russe par gazoduc et de GNL au début de l’année 2026. La question de savoir quel projet l’emportera, si tant est que l’un d’eux aboutisse, façonnera pour une génération l’architecture de la connectivité énergétique entre l’Afrique et l’Europe.
Ce que chaque gazoduc révèle de son promoteur
Les tracés eux-mêmes sont révélateurs. L’AAGP marocain parcourrait environ 5 600 kilomètres le long de la côte atlantique, traversant 13 pays d’Afrique de l’Ouest avant d’atteindre la côte nord du Maroc, puis de franchir le détroit de Gibraltar vers l’Espagne. Il ne s’agit pas simplement d’un gazoduc : c’est une tentative du Maroc de devenir le pivot d’un corridor énergétique ouest-africain, en tissant des relations de transit et en accumulant un levier politique sur l’ensemble du littoral. L’approbation des chefs d’État de la CEDEAO en décembre 2024 et la création officielle, en avril 2025, d’une société de projet conjointe entre la NNPC et l’ONHYM ont donné une forme institutionnelle à cette initiative. Le Maroc présente l’AAGP comme un projet de développement continental, et non comme un simple conduit d’exportation, un cadrage central dans son attractivité diplomatique.
Le TSGP algérien répond à une logique différente. Long d’environ 4 100 kilomètres, il relierait le sud du Nigeria au hub gazier de Hassi R’Mel en Algérie via le Niger, constituant une voie directe et dépouillée qui s’insère dans les gazoducs déjà existants alimentant l’Espagne et l’Italie. L’Algérie n’a pas besoin de bâtir une coalition de 13 gouvernements ni de sécuriser une nouvelle traversée vers l’Europe : les infrastructures existent déjà. Ce dont elle a besoin, c’est du gaz. Les trois accords d’accélération signés en février 2025 et l’annonce, en février 2026, du président Tebboune selon laquelle Sonatrach entamerait les travaux au Niger indiquent qu’Alger mise sur la rapidité et la simplicité pour devancer la vision plus ambitieuse de Rabat.
Une rivalité géopolitique matérialisée dans l’acier et le béton
La compétition entre ces gazoducs est indissociable de la confrontation entre l’Algérie et le Maroc. L’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021 et celles-ci demeurent suspendues. La frontière terrestre est fermée depuis 1994. Lorsque l’Algérie a laissé expirer, en octobre 2021, son accord de transit gazier via le Maroc, elle a accepté de supporter des coûts financiers réels afin d’exclure Rabat de ses exportations énergétiques. Cette décision illustre à quel point le différend autour du Sahara occidental, les griefs en matière de renseignement et la rivalité pour le statut régional se sont cristallisés en une opposition structurelle où les infrastructures énergétiques sont devenues des instruments de déni stratégique.
L’AAGP constitue la réponse du Maroc : un gazoduc contournant entièrement l’Algérie, s’appuyant sur le gaz nigérian pour faire de Rabat une porte d’entrée énergétique selon ses propres conditions. La relance du TSGP par l’Algérie est la contre-offensive, visant à sécuriser l’approvisionnement nigérian avant que le projet marocain, bien plus complexe, ne puisse réellement démarrer. Chaque gazoduc existe en partie à cause de l’autre. Sans cette rivalité, la justification commerciale de l’un comme de l’autre serait nettement affaiblie.
Les bouleversements politiques au Sahel ont rendu le tracé du TSGP à la fois plus fragile et plus intéressant. La junte militaire nigérienne, qui a rompu avec la CEDEAO et expulsé les forces occidentales en 2024, a rappelé son ambassadeur en Algérie en avril 2025 après que des forces algériennes ont abattu un drone malien près de la frontière à Tinzaouaten, une crise impliquant les trois membres de l’Alliance des États du Sahel. Pendant plusieurs mois, le seul État de transit viable du TSGP était ainsi diplomatiquement brouillé avec son principal sponsor.
Le rétablissement des relations entre Alger et Niamey en février 2026 illustre un point essentiel : l’économie des infrastructures énergétiques peut redéfinir les calculs diplomatiques. La junte nigérienne avait besoin des revenus de transit ; l’Algérie avait besoin du tracé. La gravité économique les a rapprochées malgré des tensions sécuritaires réelles. Ce schéma mérite d’être observé ailleurs sur le continent : des projets d’infrastructures créant des intérêts mutuels durables, capables de survivre aux frictions politiques.
Un problème de calendrier que l’Europe ne peut résoudre pour l’Afrique
Les deux gazoducs sont conçus pour desservir un marché européen en contraction. L’Agence internationale de l’énergie prévoit une baisse d’environ 8 % de la demande de gaz de l’Union européenne d’ici 2030, sous l’effet de la montée des énergies renouvelables, des gains d’efficacité énergétique et de la restructuration industrielle. En parallèle, environ 300 milliards de mètres cubes de nouvelles capacités mondiales de GNL, principalement aux États-Unis et au Qatar, devraient entrer en service d’ici la fin de la décennie. Le déficit laissé par le gaz russe, estimé à environ 50 à 35 milliards de mètres cubes, sera très probablement comblé par le GNL bien avant que l’un ou l’autre des gazoducs n’achemine son premier flux.
Il en résulte un décalage temporel fondamental. La date la plus crédible de mise en service du TSGP se situe autour de 2030. Les projections de l’AAGP visent un premier flux sur des segments initiaux en 2031, avec une mise en service complète attendue au plus tôt en 2036. Cependant, la décision finale d’investissement de l’AAGP a été reportée à plusieurs reprises (de 2023 à 2024, puis 2025, et désormais fin 2026), et aucun contrat majeur de construction n’a été attribué. Au moment où ces infrastructures atteindront l’Europe, la fenêtre de marché pourrait s’être considérablement réduite, exposant les deux projets au risque de devenir des actifs échoués, conçus pour une demande qui n’existera plus.
Le Nigeria a bien compris cette dynamique, ce qui explique pourquoi Abuja refuse de choisir entre les deux projets. Le gouvernement du président Tinubu a signé des accords d’accélération avec l’Algérie tout en finalisant des accords de partenariat avec les 13 pays du tracé de l’AAGP. Les États-Unis ont manifesté leur intérêt pour l’AAGP, tandis que des entreprises chinoises ont obtenu des contrats d’inspection avec Sonatrach sur les infrastructures existantes de l’Algérie. Le Nigeria met les deux projets en concurrence, en tirant des engagements des deux côtés tout en préservant sa liberté d’action. Ce comportement est rationnel pour un pays détenant le levier de l’offre, mais cel signifie également qu’aucun des deux projets ne bénéficie de l’engagement structurant nécessaire pour passer des études techniques à une construction effective.
Perspectives
Le TSGP dispose d’un avantage à court terme : il est moins coûteux, plus simple, et son principal promoteur possède à la fois les capacités opérationnelles et la volonté politique d’avancer. L’AAGP propose une vision plus ambitieuse de connectivité continentale, mais doit relever le défi de la coordination entre une douzaine de juridictions sans travaux encore engagés. La question fondamentale demeure toutefois la suivante : l’un ou l’autre projet peut-il être achevé avant que le marché européen du gaz ne se contracte au point de rendre l’investissement financièrement non viable ? Le gazoduc qui l’emportera sera probablement celui dont le promoteur pourra maintenir le financement et l’engagement politique pendant la majeure partie de la prochaine décennie, dans un contexte de demande de plus en plus défavorable.











