Pourquoi le changement climatique a transformé l’agriculture en un pari risqué

Le changement climatique a bouleversé les saisons traditionnelles, transformant l’agriculture, notamment au Kosovo, en une activité à haut risque qui menace la sécurité alimentaire, les moyens de subsistance ruraux et la stabilité économique.

par Ayesha RAFIQ

Il fut un temps où l’agriculture au Kosovo était aussi ancienne que la terre elle-même. Le printemps arrivait avec douceur, l’automne s’installait lentement, et des générations d’agriculteurs fondaient leurs décisions sur des cycles naturels qui les trahissaient rarement. Ce contrat tacite entre la nature et l’agriculture est aujourd’hui rompu. Les gels de printemps et d’automne ne sont pas de simples signes de malchance : ils constituent une crise systémique liée au changement climatique, dont l’agriculture paie le prix le plus lourd.

Le cas de Habib Dina, à Rahovec, n’est pas une exception. C’est un avertissement. Un gel tardif, fin avril, avec des températures inférieures à moins cinq degrés Celsius, survenu après plusieurs semaines de météo clémente, a détruit un vignoble entier en une seule matinée. Le débourrement précoce des bourgeons, trompé par des températures record en mars, n’a laissé aucune chance aux cultures. Des décennies d’expérience n’ont offert aucune protection à des agriculteurs comme Habib. Le savoir traditionnel, longtemps principal pilier de la résilience des zones rurales, s’érode face à des régimes climatiques imprévisibles qui ne respectent plus aucune règle.

Sous l’effet du changement climatique, l’agriculture est devenue un pari à hauts risques. Les saisons ne sont plus des saisons, mais des surprises. Les vagues de chaleur arrivent plus tôt et s’installent plus longtemps. Lorsque les cultures sont fragilisées, les gels surviennent. Les pluies tombent sous forme de fines précipitations nourricières, mais en torrents violents, qui lessivent les sols. Les étés sont torrides, tandis que les hivers se déroulent sans neige, privant les terres d’une recharge lente des nappes phréatiques, essentielle à l’alimentation des puits et des systèmes d’irrigation.

Cette instabilité climatique repose sur des bases scientifiques solides. Le réchauffement climatique d’origine anthropique perturbe les processus atmosphériques, accélérant le cycle de l’eau et accentuant les phénomènes extrêmes. Au cœur de cette contradiction se trouve l’agriculture : à la fois victime du changement climatique et contributrice, en raison des émissions liées aux engrais, à l’élevage et à l’usage des sols. Au Kosovo, toutefois, les agriculteurs sont bien davantage des victimes que des responsables. Ils n’ont ni créé les économies fondées sur les énergies fossiles ni structuré les chaînes d’approvisionnement mondiales, mais ils en subissent pleinement les conséquences.

Le décalage entre l’alerte et l’action rend la situation particulièrement dangereuse au Kosovo. Depuis des années, les organisations internationales, les climatologues et même le ministère kosovar de l’Agriculture tirent la sonnette d’alarme. Les rapports environnementaux constatent systématiquement la baisse des rendements, les dégâts dus au gel, le stress hydrique et l’incertitude croissante dans la planification agricole. Le message est clair : la production alimentaire est déjà profondément remodelée par le changement climatique. Pourtant, les réponses politiques demeurent lentes, fragmentaires et largement réactives.

La gestion de l’eau illustre de manière flagrante ces défaillances. Sur le papier, le Kosovo dispose d’un potentiel d’irrigation important, mais celui-ci est très peu exploité. À mesure que les étés deviennent plus chauds et plus secs, la pénurie d’eau constitue la principale vulnérabilité du secteur agricole. En l’absence de réservoirs, de réseaux de distribution efficaces et de systèmes d’irrigation modernes, les agriculteurs sont livrés à eux-mêmes. Le changement climatique ne réduit pas nécessairement les rendements de manière directe ; il accroît surtout les coûts, contraignant les exploitants à dépenser davantage pour produire moins.

Les conséquences financières dépassent largement le cadre des exploitations agricoles. L’échec de la production locale entraîne une augmentation des importations. Les prix montent. La sécurité alimentaire se fragilise. Le Kosovo devient de plus en plus dépendant des marchés étrangers pour des produits de base qu’il produisait autrefois lui-même. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu agricole, mais d’une question de solidité économique et de stabilité nationale. Les chocs climatiques affectant l’agriculture se traduisent directement par de l’inflation, des déséquilibres commerciaux et le déclin des zones rurales.

L’impact psychologique est peut-être le plus préoccupant. Lorsqu’une année entière de revenus peut être anéantie en une seule nuit par le gel, la grêle ou la sécheresse, sans assurance ni compensation suffisante, l’agriculture cesse d’être un moyen de subsistance pour devenir un risque que beaucoup ne souhaitent plus assumer. Les jeunes se détournent du métier. Le savoir se perd. Les terres sont abandonnées. Le changement climatique ne tue pas seulement les fruits : il érode la confiance.

Cette situation n’est toutefois pas sans réponses. Là où cela est possible, les agriculteurs s’adaptent, expérimentant de nouvelles cultures, les serres, l’irrigation goutte à goutte et les technologies numériques. Mais l’adaptation ne peut reposer uniquement sur leurs épaules. Le changement climatique est trop vaste et trop structurel pour être traité champ par champ. Il exige une mobilisation nationale : des politiques agricoles adaptées au climat, des systèmes d’assurance fonctionnels, des investissements sérieux dans les infrastructures hydrauliques, et une législation reconnaissant l’agriculture comme une ressource stratégique, et non comme un secteur accessoire.

Lorsque Habib Dina affirme qu’il n’y a plus ni printemps ni automne, il ne parle pas par métaphore. Il pose un diagnostic. Le changement climatique a déréglé le calendrier naturel sur lequel repose l’agriculture. Si cette réalité est perçue comme une perturbation temporaire plutôt que comme une transformation durable déjà à l’œuvre au Kosovo, le coût se mesurera non seulement en récoltes perdues, mais aussi en vies affectées et en souveraineté alimentaire compromise.

Les saisons changent, que nous y soyons préparés ou non. La véritable question est de savoir si les politiques publiques, la planification et la volonté politique sauront s’adapter assez rapidement pour maintenir l’agriculture en vie dans un environnement qui ne respecte plus les règles d’autrefois.

Ayesha Rafiq

Ayesha Rafiq est une éminente analyste politique, major de promotion et médaillée d’or en études sur la paix et des conflits à la National Defence University d’Islamabad.

Auteure publiée, Millennium Fellow et défenseure de l’équité sociale, elle associe la rigueur académique à l’expérience pratique pour produire des analyses percutantes sur les affaires mondiales, la politique climatique, les droits humains et les technologies émergentes.

Profondément engagée en faveur d’un progrès inclusif et d’un débat public éclairé, Ayesha utilise sa plateforme pour amplifier les voix sous-représentées et encourager des dialogues significatifs au-delà des frontières.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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