par Abdul HAQ
Le discours du Nouvel An 2026 du dirigeant suprême chinois, Xi Jinping, a réaffirmé des piliers bien établis, tels que la résilience économique, l’autosuffisance technologique et l’objectif de la réunification avec Taïwan. Toutefois, son impact réside davantage dans son architecture rhétorique déterminée que dans l’énoncé de nouvelles orientations politiques. Le président Xi mobilise une politique de l’inévitabilité temporelle, une tactique discursive visant à transformer des objectifs politiques en certitudes historiques, en qualifiant la réunification de « tendance de l’époque » et d’« inéluctable », tout en liant le progrès technologique au destin national. En analysant ce discours sous cet angle peu conventionnel, il devient manifeste que Beijing cherche à recalibrer ses signaux internationaux et à renforcer sa légitimité interne par des moyens à la fois performatifs et substantiels.
Premièrement, le discours mobilise une téléologie au service de la gouvernance intérieure. Déclarer la réunification « inéluctable » ne se limite pas à réaffirmer des revendications de souveraineté ; cela inscrit les décisions politiques dans un cadre téléologique où les objectifs du Parti apparaissent validés par l’Histoire elle-même. En suggérant que les autres options ne sont pas seulement indésirables mais également incompatibles avec une nécessité historique en devenir, ce langage restreint le champ de l’imaginaire politique. Lorsque les objectifs du Parti sont présentés comme l’aboutissement d’un arc historique inévitable, la dissidence est requalifiée en obstacle au destin national plutôt qu’en préférence politique légitimement discutable. Cela renforce la prétention du Parti à être l’unique dépositaire de l’avenir de la Chine.
Deuxièmement, le discours de Xi accorde la primauté à la résilience narrative plutôt qu’aux solutions technocratiques. Afin de présenter la résilience comme la réponse appropriée aux tensions économiques structurelles, le discours met en avant les avancées technologiques telles que les grands modèles d’intelligence artificielle, le développement des semi-conducteurs ou les progrès aérospatiaux qu’il associe à l’expression de « croissance de haute qualité ». En évitant discursivement les questions plus complexes de réforme institutionnelle et de redistribution, et en présentant l’incertitude économique comme une épreuve temporaire sur une trajectoire de modernisation prédéterminée, le discours affirme que la persévérance et la créativité sous la direction du Parti corrigeront inévitablement les déséquilibres. La résilience devient ainsi un récit justifiant des interventions limitées, pilotées par le Parti, tout en détournant l’attention de transformations systémiques plus controversées.
Troisièmement, la rhétorique de l’inévitabilité produit des effets concrets en matière de signalement international. Lorsque des objectifs stratégiques sont présentés comme immuables, les acteurs extérieurs reçoivent un message d’une nature différente : les aspirations ne sont plus de simples intérêts négociables, mais les composantes d’une trajectoire historique en cours. Cela entraîne deux conséquences majeures. D’une part, le langage performatif modifie les calculs internationaux en matière de dissuasion, d’escalade et de gestion des alliances, tout en renforçant la détermination sur le plan intérieur. D’autre part, la rhétorique de l’irréversibilité accroît la prime de risque politique pour les acteurs tiers envisageant une intervention dans le détroit de Taïwan, déjà marqué par des exercices récents de l’Armée populaire de libération et par des déclarations réciproques à Taipei. Elle signale également un coût accru du maintien d’une ambiguïté prolongée. Il en résulte une stratégie communicationnelle visant à influencer la perception du temps, de l’inévitabilité et des fenêtres de réponse acceptables chez les rivaux, parallèlement à une posture diplomatique plus ferme.
Plusieurs implications majeures apparaissent lorsque le discours du président Xi est analysé comme un récit stratégique plutôt que comme un simple inventaire de politiques publiques. Les évaluations fondées sur les capacités, telles que la croissance du PIB, les dépenses militaires ou les indicateurs technologiques, demeurent importantes, mais elles sont insuffisantes. Le cadrage performatif de Beijing doit être pris au sérieux, car les récits restreignent l’espace de négociation et façonnent les incitations. Mobiliser des ressources autour d’un objectif présenté comme allant de soi peut entraîner des coûts politiques internes plus élevés lorsque les objectifs sont formulés comme des certitudes historiques. Cela impose une recalibration des stratégies pour les décideurs régionaux et internationaux. Les politiques de dissuasion et de réassurance doivent prendre en compte non seulement les postures et les capacités matérielles, mais aussi l’impact du discours sur la politique intérieure et sur les attentes des adversaires.
D’un point de vue pragmatique, cela requiert trois ajustements. Premièrement, les messages diplomatiques doivent clairement contester le cadre téléologique en soulignant la valeur normative de l’autonomie décisionnelle et du choix, ainsi que la contingence des résultats politiques. Cela permettrait de démontrer que des options viables subsistent et que l’avenir n’est pas prédéterminé. Deuxièmement, le signalement politique doit être articulé à l’engagement économique. Alors que le récit de Beijing présente le progrès technologique comme inévitable, les acteurs extérieurs devraient mettre en avant l’importance des réformes institutionnelles et de marchés robustes afin de souligner l’existence de voies alternatives vers la modernisation. Troisièmement, afin de préserver une dissuasion crédible, la planification militaire et des alliances doit intégrer les effets narratifs dans l’élaboration des scénarios. Les exercices et les réponses doivent être calibrés de manière à éviter de confirmer involontairement le cadrage adverse de l’inévitabilité.
Ainsi, le message du Nouvel An 2026 du président Xi opère sur deux registres temporels : un registre performatif, qui englobe la construction narrative et le cadrage temporel, et un registre substantiel, qui concerne les politiques, les financements et les capacités. Les études stratégiques conventionnelles, centrées sur les capacités et les intentions, tendent à négliger le premier. Pourtant, le pouvoir performatif consistant à proclamer des objectifs « inéluctables » ne saurait être réduit à une simple hyperbole ; il constitue un outil tactique visant à limiter la créativité politique sur le plan intérieur et à modifier les attentes des adversaires à l’extérieur. En reconnaissant cette dimension discursive où le langage ne se contente pas de refléter la puissance, mais contribue à la constituer, le monde peut accéder à une compréhension plus profonde et plus nuancée de l’art de gouverner de Beijing.
















