Le chemin de fer du Hedjaz : foi, ingénierie et renaissance dans le nouveau Moyen-Orient

Le chemin de fer du Hedjaz, né d’une prouesse d’ingénierie ottomane connaît une renaissance en tant que projet de connectivité régionale.

par Nimra KHALIL

Le chemin de fer du Hedjaz est encore considéré comme l’un des projets de transport les plus emblématiques et les plus grandioses de l’histoire du Moyen-Orient. Construit entre 1900 et 1908 par l’Empire ottoman, cet axe reliant Damas à Médine s’étendait sur plus de 1 300 kilomètres, traversant déserts, plateaux volcaniques et chaînes montagneuses. Plus d’un siècle après sa mise en service, il continue d’inspirer historiens, décideurs publics, ingénieurs et institutions culturelles.

Cependant, il ne s’agit plus uniquement d’un symbole historique. De nouveaux projets régionaux de reconstruction ont remis le chemin de fer du Hedjaz au cœur des débats, en tant que potentiel axe de transport majeur, reliant le passé au présent.

Une vision d’unité fondée sur la foi

Le chemin de fer du Hedjaz est né sous le règne du sultan Abdülhamid II, à une époque où l’Empire ottoman faisait face à de fortes pressions, tant internes qu’externes. Le sultan concevait ce projet comme un moyen de centraliser l’administration des provinces éloignées, d’améliorer les capacités de transport à l’échelle de l’Empire et, surtout, de faciliter le pèlerinage du Hajj pour des millions de musulmans.

Avant la construction de la ligne, les pèlerins syriens, jordaniens et palestiniens, ainsi que les musulmans d’autres régions, se rendaient à Médine à pied ou en caravane, un voyage de plus de quarante jours. Ils étaient confrontés aux dangers des bandits, à la chaleur extrême et au manque d’eau. Le chemin de fer transforma radicalement cet itinéraire : le temps de trajet fut réduit à trois ou quatre jours et le voyage devint bien plus sûr.

Un aspect exceptionnel, et relativement méconnu, réside dans le mode de financement du projet. Le chemin de fer du Hedjaz ne fut pas financé par des crédits européens, mais principalement par des dons provenant des musulmans du monde entier. De l’Asie centrale à l’Afrique du Nord, en passant par le sous-continent indien — y compris l’actuel Pakistan —, des collectes furent organisées, encouragées par des érudits et des représentants communautaires qui présentaient le projet comme un symbole d’unité du monde musulman. Cette solidarité économique conféra au chemin de fer un caractère unique, sans équivalent parmi la majorité des mégaprojets du début du XXᵉ siècle.

Une prouesse d’ingénierie sur des terrains hostiles

La construction du chemin de fer du Hedjaz constitua un exploit technique remarquable. Les ingénieurs durent poser des voies à travers des déserts reculés, des champs de lave rocheux et des crêtes montagneuses, souvent avec un accès limité à l’eau et à des équipements modernes. Malgré des conditions climatiques extrêmes, des centaines de ponts, de ponceaux, de gares et de lignes télégraphiques furent édifiés.

De nombreuses gares furent conçues comme de véritables forteresses, dotées d’épais murs de pierre, de tours de guet et de réserves sécurisées. Cette architecture visait à assurer la protection des opérateurs du télégraphe ainsi que des passagers traversant des zones tribales isolées.

Les gares présentaient également une grande valeur esthétique, reflétant le style ottoman tout en répondant à des exigences fonctionnelles. À l’époque contemporaine, plusieurs locomotives à vapeur d’origine allemande utilisées sur le chemin de fer du Hedjaz ont été restaurées en Jordanie et en Arabie saoudite. Certaines sont encore opérationnelles, offrant un aperçu concret de l’ingénierie industrielle du début des années 1900.

Un atout stratégique pendant la Première Guerre mondiale

Bien que conçu initialement pour servir les pèlerins, le chemin de fer devint rapidement un atout militaire de première importance. Durant la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman l’utilisa pour acheminer troupes et approvisionnements à travers la péninsule Arabique. Sa valeur stratégique en fit également l’une des principales cibles de la révolte arabe (1916-1918).

Le chemin de fer du Hedjaz figura parmi les infrastructures ferroviaires les plus endommagées durant le conflit. Des combattants arabes, avec l’appui britannique, procédèrent à des sabotages répétés de ponts et de voies ferrées. T. E. Lawrence (Lawrence d’Arabie) se distingua comme l’un des chefs de ces actions de guérilla, qui perturbèrent gravement la logistique ottomane et contribuèrent à leur retrait progressif d’Arabie.

À la fin de la guerre, de vastes sections de la ligne furent détruites. La dissolution de l’Empire ottoman entraîna le découpage du Moyen-Orient en nouveaux États-nations, sans autorité centrale capable d’assurer la réparation et l’entretien du réseau, ce qui conduisit à des décennies d’abandon.

Déclin et fragmentation après la période ottomane

Après la Première Guerre mondiale, le chemin de fer du Hedjaz fut réparti entre plusieurs nouveaux États — la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite — aux priorités politiques et économiques divergentes. Faute de restauration coordonnée, l’activité ferroviaire déclina progressivement.

Les gares furent abandonnées et certaines portions désertiques furent ensevelies par les dunes de sable. Toutefois, le climat aride a permis la préservation de nombreuses structures d’origine, ce qui laisse penser aux spécialistes qu’une partie significative du réseau demeure restaurable aujourd’hui encore.

En Jordanie, seuls quelques services de fret et des circulations patrimoniales subsistèrent. En Arabie saoudite, plusieurs gares, notamment à Médine, AlUla et Tabuk, furent conservées comme sites historiques. Malgré l’interruption du service régulier, la mémoire culturelle du chemin de fer du Hedjaz perdura.

Un patrimoine culturel et touristique en pleine reconnaissance

Aujourd’hui, le chemin de fer est de plus en plus reconnu comme un patrimoine culturel majeur. Plusieurs gares ont été transformées en musées. Le musée de la gare d’Amman, en Jordanie, expose des locomotives restaurées ainsi que des archives ferroviaires ottomanes originales. En Arabie saoudite, la gare du Hedjaz à AlUla est devenue l’une des principales attractions touristiques et a été intégrée à des campagnes internationales de valorisation du patrimoine.

Dans le cadre de la Vision 2030, les gares de Tabuk et de Madain Saleh (AlUla) sont intégrées aux itinéraires touristiques saoudiens. Le chemin de fer a également contribué à la création de nouvelles implantations le long de son tracé, influençant durablement les dynamiques démographiques et commerciales du Levant et du Hedjaz.

La renaissance récente et les perspectives d’avenir (2025)

L’un des développements les plus significatifs de ces dernières décennies est la signature, en 2025, d’un protocole d’accord préliminaire entre la Turquie, la Syrie et la Jordanie visant à restaurer des portions majeures du chemin de fer historique du Hedjaz. Il s’agit de la première initiative de reconstruction coordonnée depuis la première moitié du XXᵉ siècle.

Selon des sources régionales crédibles, la Turquie apportera son soutien au remplacement d’environ 30 kilomètres de voies disparues sur le territoire syrien. La Jordanie contribuera quant à elle à la maintenance des locomotives, à l’assistance technique et à la planification des opérations transfrontalières. L’intégration entre routes et chemins de fer sera étudiée conjointement afin d’améliorer la connectivité entre la Turquie et la mer Rouge via le port jordanien d’Aqaba.

Selon les responsables concernés, cette relance ne constitue pas uniquement un projet patrimonial, mais également une initiative économique stratégique, notamment pour stimuler le commerce, le tourisme et la coopération régionale. Les autorités jordaniennes du transport ont même évoqué une date provisoire de 2026 pour la reconnexion ferroviaire entre Damas et Amman, rétablissant ainsi une partie de la continuité historique de l’itinéraire. Cette renaissance s’inscrit dans une tendance plus large au Moyen-Orient : la modernisation d’infrastructures anciennes afin de répondre aux exigences économiques et logistiques contemporaines.

Le lien culturel avec le Pakistan

Le Pakistan entretient un lien particulier avec le chemin de fer du Hedjaz, bien que celui-ci n’ait jamais traversé l’Asie du Sud. À l’époque ottomane, les musulmans du sous-continent indien contribuèrent massivement au financement du projet, considérant cet effort comme un devoir religieux et un soutien aux causes du monde musulman.

Aujourd’hui encore, des historiens, auteurs culturels et institutions éducatives pakistanaises mettent en avant le chemin de fer du Hedjaz comme un exemple singulier de modernisation initiée par des musulmans. Sa pertinence contemporaine repose sur plusieurs enseignements : il démontre comment les infrastructures peuvent relier des régions diverses en facilitant les pèlerinages, le commerce et les échanges culturels ; il offre des principes précieux pour la conception ferroviaire en milieux arides et politiquement sensibles ; enfin, son riche héritage en fait un levier touristique favorisant l’identité nationale et le développement économique. Dans le cadre de la revitalisation prévue à partir de 2025, la connectivité régionale pourrait être à nouveau renforcée, transformant un ancien itinéraire en corridor moderne entre la Turquie, la Syrie et la Jordanie.

Conclusion

Plus d’un siècle après son achèvement, le chemin de fer du Hedjaz demeure un monument à la puissance de la foi, de l’ingénierie et de la coopération collective. Il a transformé le pèlerinage, révolutionné la mobilité au Moyen-Orient et favorisé l’unité au-delà des frontières à une époque de profonds bouleversements mondiaux. Aujourd’hui, il amorce un nouveau tournant, alliant tradition et progrès, passé et avenir.

Le chemin de fer du Hedjaz n’est pas seulement un vestige historique, mais un symbole vivant de connexion, de collaboration et de culture durable. Sa restauration démontre que les infrastructures anciennes peuvent encore jouer un rôle déterminant dans le développement régional au XXIᵉ siècle et au-delà.

Nimra Khalil

Nimra Khalil est une analyste géopolitique et chroniqueuse d’opinion basée au Pakistan. Ses recherches et analyses portent sur les relations internationales, les stratégies de sécurité et l’évolution des rapports de force dans un monde de plus en plus multipolaire, avec une attention particulière portée à l’Asie méridionale et à la région Asie-Pacifique.

À travers ses écrits, elle vise à apporter clarté et profondeur aux débats mondiaux en alliant rigueur analytique et sens de la narration.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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