Le commerce ne devrait pas être fondé sur la conditionnalité

Le commerce entre l'UE et le Pakistan doit encourager les réformes et la stabilité, plutôt que punir les populations par des conditions.

par Farwa IMTIAZ

Le 1er juin 2026, la représentante de l’Union européenne (UE), Kaja Kallas, s’est rendue à Islamabad et a formulé deux déclarations. Premièrement, elle a reconnu le rôle du Pakistan en tant que principal médiateur dans le conflit actuel entre les États-Unis et l’Iran. Deuxièmement, elle a rappelé à l’auditoire que le maintien de l’accès du Pakistan aux marchés européens dépendait de ses progrès en matière de droits humains. Ces deux affirmations paraissent simples ; pourtant, elles révèlent en profondeur une double logique fondée sur la conditionnalité : le Pakistan doit assumer le poids de la stabilité régionale tout en étant averti que son accès au commerce pourrait être remis en cause si les critères politiques venaient à évoluer à l’avenir.

Les droits humains ne sont pas négociables. Les violences fondées sur le genre, l’extrémisme armé, l’usage abusif des lois sur le blasphème ainsi que les atteintes à la liberté d’expression figurent parmi les principaux défis auxquels le Pakistan doit s’attaquer. La conditionnalité n’est donc pas erronée en principe. Cependant, l’UE n’a pas pleinement pris en compte le fait que la conditionnalité commerciale peut avoir de lourdes conséquences macroéconomiques pour des populations qui n’ont aucune influence sur les décisions politiques et aucune capacité à absorber un tel choc. Dès lors, une suspension des échanges ne risquerait-elle pas d’aggraver davantage encore la situation des droits humains au Pakistan ? Voilà un dilemme auquel l’UE n’a pas suffisamment réfléchi.

Les indicateurs économiques parlent d’eux-mêmes. En 2025, les exportations pakistanaises vers l’UE ont atteint 9,82 milliards de dollars, faisant de l’Union le premier débouché commercial du Pakistan, devant les États-Unis et la Chine. Le régime GSP+ (SPG+) qui accorde au Pakistan un accès en franchise de droits sur 66 % des lignes tarifaires européennes permet aux exportateurs pakistanais d’économiser entre 450 et 550 millions de dollars de droits de douane par an et soutient directement des millions d’emplois, dont la majorité sont occupés par des femmes. Cette réalité illustre le caractère structurel de cette relation pour l’économie exportatrice pakistanaise.

Le Pakistan n’est pas resté passif dans ce cadre. Le pays a ratifié les vingt-sept conventions internationales exigées par le SPG+, couvrant les droits humains, les normes du travail, la protection de l’environnement et la bonne gouvernance. En décembre 2025, l’UE a également reconnu que le Pakistan travaillait à harmoniser l’application de la peine de mort avec les standards internationaux et qu’il prévoyait la création d’une commission dédiée aux droits des minorités. La Commission nationale pakistanaise des droits de l’homme a retrouvé son accréditation de statut « A ». Le pays a également été élu au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies pour la période 2026-2028. Ces avancées témoignent des progrès accomplis par le Pakistan malgré son statut d’économie à revenu inférieur.

Cela ne signifie pas pour autant que le Pakistan respecte pleinement les standards internationaux. D’importantes lacunes subsistent. La liberté d’expression, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’État de droit et l’espace civique demeurent des sujets de préoccupation pour l’UE. Toutefois, celle-ci doit prendre en considération qu’une suspension du SPG+ ne toucherait pas en premier lieu les dirigeants politiques ; ce sont les classes laborieuses qui en subiraient les conséquences sous la forme d’un effondrement économique. Les premiers affectés seraient les ouvriers du textile de Faisalabad et de Karachi qui confectionnent les vêtements vendus dans les enseignes européennes. Les femmes, qui constituent la majorité de cette main-d’œuvre, seraient particulièrement touchées. Il en irait de même pour les familles dont les revenus dépendent des commandes à l’exportation et qui ont besoin d’un accès sans droits de douane pour rester compétitives.

Ce scénario n’a rien d’hypothétique. Une étude publiée dans la revue académique Journal of Public Affairs a montré que le secteur textile pakistanais, fortement dépendant des exportations réalisées dans le cadre du SPG+, est déjà enfermé dans un modèle d’exportations à faible valeur ajoutée reposant essentiellement sur la compétitivité-prix. Dans un tel contexte, supprimer l’accès en franchise de droits n’encouragerait pas les réformes politiques ; cela accélérerait au contraire l’effondrement économique. L’UE a des raisons légitimes de promouvoir les droits humains en Asie du Sud, mais une approche consistant à dire : « nous ne vous soutiendrons que tant que vous avancerez à notre rythme » ne repose pas sur un principe d’équité.

Le dialogue stratégique UE-Pakistan du 1er juin a débouché sur un accord conjoint réaffirmant l’engagement des deux parties en faveur d’un ordre international fondé sur des règles ainsi que de la stabilité mondiale et régionale. Pourtant, soumettre un pays à une conditionnalité commerciale punitive risquerait de fermer les canaux de médiation qu’il a contribué à ouvrir. Un pays dont les classes populaires sont plongées davantage dans la pauvreté à la suite du retrait de son accès aux marchés ne devient pas plus démocratique pour autant. Kaja Kallas a elle-même souligné que l’instabilité avait des répercussions mondiales sur les prix de l’énergie et des engrais. Cette logique vaut également à l’échelle nationale : l’instabilité économique au Pakistan produit des effets qui dépassent largement les frontières du pays.

À l’avenir, l’UE devrait éviter d’imposer des conditions excessivement strictes et privilégier un suivi attentif des progrès lents mais réguliers accomplis par le Pakistan. Elle doit exiger des avancées mesurables en matière de droits humains, tout en reconnaissant qu’un Pakistan économiquement stable sera mieux à même d’exercer son rôle actuel de médiateur. Une telle stabilité faciliterait notamment les discussions entre les États-Unis et l’Iran, un conflit dont les conséquences touchent non seulement la sécurité du Moyen-Orient, mais aussi les prix mondiaux de l’énergie. Le commerce peut être un moteur de paix, et des dispositifs tels que le SPG+ peuvent être mis au service du bien commun.

Farwa Imtiaz

Farwa Imtiaz est chercheuse indépendante, titulaire d’un master en Peace and Conflict Studies (études sur la paix et les conflits) de l’Université de Peshawar, au Pakistan.

Ses domaines d’intérêt portent sur l’analyse des conflits, les réalités géopolitiques, le changement climatique et les affaires internationales.

Ses travaux ont été publiés dans Policy Wire, South Asia Times et Voice of Germany.

Cet article reflète les opinions personnelles de l’auteur et non nécessairement celles de Global Connectivities.

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